Wattoo-Wattoo est mort

(radotages d’un Vieufou)

Wattoo-Wattoo est mort dans 4 - La malle du Vieufou wattoo10

 J’ai grandi avec wattoo wattoo. Dans mon esprit d’enfant, dès qu’un (sale) type jetait ne serait-ce qu’un papier gras, une créature de l’espace, mi-oiseau, mi-poisson, aux formes et aux couleurs bizarres, arrivait du ciel en sifflotant pour jeter l’objet du délit dans la poubelle la plus proche. Et grondait très sévèrement le vilain pollueur pour l’empêcher de recommencer. Ça marchait du tonnerre et le soleil brillait à nouveau dans l’univers, les oiseaux chantaient, les enfants riaient, les poissons bullaient. Et je me sentais heureux. Des fois, dans la télé, survenait une catastrophe gigantesque. Alors, le wattoo appelait des dizaines, des centaines de ses congénères, qui s’unissaient pour solutionner le problème, « à la wattoo ». Puis ils plongeaient dans l’océan, après un chant de victoire, y prenaient leur élan et repartaient dans les étoiles, toujours en sifflotant, jusqu’à la prochaine alerte. Alors, en éteignant le poste je me disais qu’on pouvait faire pareil : s’unir et sauver notre futur.
Du coup, moi aussi je faisais l’effort de bien jeter les ordures à la poubelle, et quand je croisais un endroit envahi de déchets, j’avais honte. Du moins au début. Ça s’appelait, sans en avoir l’air, avoir une conscience. Écologiste. Citoyenne. Et moi, enfant je trouvais ça normal, et j’avais l’impression d’être quelqu’un de bien. Au début.

En ce temps-là, on avait encore certains automatismes. La viande, les fruits et les légumes étaient emballés dans du papier qui finissait dans le poêle, on ramenait les bouteilles dans leurs casiers chez l’épicier du coin, qui nous rendait la consigne. Avec l’argent de la consigne on pouvait même se payer des bonbons. À l’approche de Noël, on passait des heures en famille, à se fabriquer des souvenirs, des cadeaux faits avec trois bouts de ficelle, du carton et de la peinture, qu’on s’offrait ensuite devant le sapin décoré des guirlandes et des petits personnages eux aussi faits main. Les heures (-euses) passées à entortiller des pelotes de laine sur un anneau découpé dans du carton pour fabriquer des pompons, je m’en souviens avec délices. On scrapbookait déjà sans le savoir, à peu de frais. En pique-nique, on emmenait de vraies assiettes et de vrais couverts qu’on lavait ensuite, de retour à la maison. Mon grand-père achetait le vin en bonbonne, dans une coopérative, et il remplissait lui-même ses bouteilles pour la saison, dans la fraîcheur de la cave. Je le regardais faire, un peu écœuré par l’odeur du vin à peine sorti de la cuve mais ravi de partager ce moment avec lui. Il les bouchait à la main, avec des bouchons de liège qu’il avait faits tremper dans une bassine d’eau tiède, et qu’il réutilisait d’une année sur l’autre, si le tire-bouchons ne les avait pas abîmés entre temps. Les jus de fruits, les compotes, les soupes, étaient faits maison à partir de vrais fruits et légumes pressés, la purée avec des patates et du lait.

Puis est arrivée la société de (sur)consommation, l’ère du vite fait, du thermoformé, du cellophané, du jetable. Les supermarchés. Les bimbeloteries. Des objets de pacotille, fabriqués en série dans des pays trop pauvres pour en consommer eux-même, et qu’on pouvait se permettre de leur payer à bas prix. On retrouva quantité de ces inutiles items dans des gadgeteries, immenses supermarchés du superflu, qui devinrent bientôt le lieu de promenade (de pèlerinage, ai-je failli écrire) familial préféré du peuple fatigué, qui n’avait plus en fin de semaine que l’énergie nécessaire à consommer. Et l’on put désormais décorer son salon d’un éventail ou d’un taureau sans avoir jamais vu la Camargue. Tous les salons finirent par se ressembler, non seulement par ce qu’ils avaient en commun, mais par ce qu’ils avaient perdu de singulier : leur âme, leur personnalité.

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On s’offrit ces bibelots, cadeaux impersonnels, à toutes les occasions. Par réflexe, par politesse, presque par obligation. On en reçut dans le même esprit, sans trop y faire attention, pressés qu’on était de leur trouver une place sur la télé (à l’époque où l’on pouvait mettre des bibelots sur les postes de téléviseurs, ces derniers n’étant pas encore croisés avec des raies mantas en pvc), entre la photo du chien et la vierge transparente remplie d’eau bénite, surmontée de son petit bouchon bleu en forme de couronne. Sans parler de la tour Eiffel miniature grossièrement réalisée, qui n’avait plus grand chose à voir avec la vraie sinon par sa forme, très approximative tout de même (vaguement pointue, quoi…), et surtout qui n’était jamais passée par Paris en débarquant de Hong Kong.

Ainsi entrèrent dans nos vies les barquettes, les flacons, les pots, les bouteilles, les bidons, les gobelets, les briques, et une quantité faramineuse de jouets et de gadgets inutiles venant d’Asie, toujours emballés de plus de plastique. Étant donné la vitesse et l’ampleur du phénomène, j’ai fini par ne plus être assez réactif. Pour un que je jetais à la poubelle, cent, mille autres détritus échappaient à ma vigilance, fabriqués et oubliés aussitôt par des industriels qui ne possédaient pas de tels scrupules.

On mettait autour d’un litre d’eau une bouteille de plastique ou une brique de carton doublé d’alu puis encore un emballage plastifié pour tenir les 6 ensemble, puis le sac aux armes du supermarché pour porter le tout. Des sacs nombreux et résistants, pour faire le trajet du grand magasin à son domicile en charriant les courses de la semaine, puisqu’on ne pouvait plus faire ses achats près de chez soi, à pieds, avec un panier de corde tressée ou un cabas à roulettes, les épiceries de quartier appartenant désormais au passé, avalées, broyées par le système.

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Et l’on vit aux abords des décharges des arbres ornés même en hiver de curieuses feuilles diaphanes, claquant aux quatre vents, qui finissaient par s’envoler pour aller tourbillonner dans les champs ou les rues des villes alentours. Et dans les mers, des méduses artificielles, non urticantes mais cancérigènes, frappées du sceau publicitaire des fleurons de notre « grande distribution » irréfléchie, irraisonnée.

Moi, en grandissant,, j’ai fait comme tout le monde, j’ai abandonné la lutte, me disant qu’il y aurait bien quelque part un wattoo wattoo qui règlerait le problème.

Le tri n’existait pas encore.
Il arriva plus tard, et encore, pas partout, et pas pour tous les déchets produits par l’homme. Et seulement dans les pays où le niveau de vie permettait de s’en soucier. Vu le coût de l’affaire… les pauvres paysans au bord de la famine avaient d’autres chats à fouetter (à manger, ai-je encore failli écrire) qu’à penser au recyclage. Ils survivaient leur vie de misère, des sandales de corde aux pieds, de l’eau à peine potable au puits, et n’avaient pas connaissance de l’existence des dernières Adadas…

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On s’est tous dit un jour qu’il fallait faire un effort sur la question de l’environnement et de la gestion de nos déchets, inverser le processus, arrêter de jouer aux trois petits singes. Mais on n’a fait que se le dire, chacun dans son coin, en continuant d’acheter nos breloques futiles et superflues, laides et encombrantes, ces objets polluants qui comblaient dans nos maisons le vide laissé par nos aïeux, ces empêcheurs de laisser traîner des saletés en rond, qu’on avait fini par placer dans des maisons de retraite pour ne plus les entendre débiter ces discours moralisateurs dont ils étaient friands et qui finissaient tous par« on vous aura prévenus ».

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Peu de wattoos virent le jour pour nous aider à trouver un remède. Ça et là, sans réelle concertation mondiale, déjà vaincus face à des forces occult€$ bien plus puissantes, se créèrent des organismes de défense de la nature, des partis écologistes. On parla beaucoup biodiversité, recyclage, production et consommation raisonnées, utiles… on parla beaucoup, en fait. Les industries, elles, ne firent pas de pause pendant qu’on réfléchissait à tout ça, et pas grand cas du problème, étant autorisées à conserver le droit de polluer contre monnaie sonnante et trébuchante. Et elles en avaient, de la monnaie, à force de vendre ces millliards de faux rêves de plastique. La tentative de wattooisation de l’espèce humaine ne fit pas long feu face à sa marchandisation.

Wattoo wattoo est mort. Lors de son ultime plongeon dans l’océan, il s’est empêtré dans la bâche plastifiée d’une piscine privée, qui s’était envolée un jour de grand vent pour aller s’échouer des kilomètres plus loin, au large, tant et si bien qu’il s’est étouffé dans ce linceul polypropylénique en se débattant sans pouvoir appeler les autres wattoos à l’aide. En disséquant son cadavre on a retrouvé des bouchons multicolores. Mais pas le secret de son chant si apaisant. Ni celui du temps où les oiseaux et les baleines vivaient en harmonie avec nous. Son chant mélodieux est resté coincé dans sa gorge, entre une capsule de soda et quelques briques multicolores d’un jeu de construction en plastique. Et un sifflet aux couleurs vives, au son fêlé, dans lequel ses congénères ne reconnurent pas sa voix quand il essaya de les avertir.

Mais je radote.. ça fait peut-être un peu nostalgique, un peu « moi, de mon temps, c’était mieux » ou « Je vous parle d’un temps que les moins de … »

Bientôt sans doute, mes petits-enfants me le feront remarquer, amusés, agacés peut-être, presque comme un reproche :« Tu radotes, Vieufou, ( je leur autoriserai ça, et Grand-père. Surtout pas pépé ou papi… ) c’est fini depuis longtemps, cette époque… » avant de retourner jouer, blasés, avec leurs jouets chinois thermoformés, sans âme, identiques à des milliards d’autres. C’est que le processus n’aura pas pu être enrayé.

J’espère qu’un jour pourtant, quand ils raconteront à leurs petits-enfants le Continent de bidons, le gaspillage, la pollution, ceux-ci pourront leur faire la même réponse, avant de retourner jouer avec des branches et des cailloux, des feuilles et des crayons, leur imagination et leurs dix doigts enfin retrouvés.



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