Salle des pas perdus

 La salle des pas perdus de l’hôpital porte décidément bien son nom. Elle est remplie de zombies qui errent, le regard éteint et la démarche chancelante, perdus pour la science comme pour la psychiatrie, condamnés pour l’éternité à faire les cent pas dans ce hall entre les brancards et les fauteuils roulants renversés, avec l’allure de patients attendant des soins qui ne viendront jamais et dont ils n’ont de toute façon plus besoin. Certains ne portent sur eux qu’une blouse d’hôpital, ouverte sur leur dos squelettique, dévoilant leur bassin saillant et leurs fesses tombantes, fripées et grisâtres comme de la peau de vieil éléphant. D’autres encore sont en uniforme de médecin ou d’infirmière. Une vieillarde momifiée rampe sur le sol glacé, traînant derrière elle une potence le long de son tuyau. Un homme, l’air très digne, attend devant les ascenseurs éteints, un bouquet de fleurs séchées à la main, la carotide déchiquetée. Tous sont piégés là depuis l’évènement par les grandes portes vitrées qui, faute de courant, ne veulent plus s’ouvrir et les laisser sortir. Quand ça s’est déclenché, ils se sont rapidement entretués puis entredévorés, et depuis ils errent sans but, attendant la prochaine proie, la prochaine odeur de chair humaine, le prochain bruit.

Au fond de la grande salle se trouve un long couloir, qui desservait les bureaux des médecins mais aussi la pharmacie, réserve de drogues et médicaments en tout genre.

Au bout de cet immense couloir, Jo progresse lentement. Il est rentré par la petite porte entr’ouverte qu’un groupe de vivants a crocheté et oublié de refermer quelques instants plus tôt. Jo les suit à la trace depuis ce matin et les effluves des phéromones de la femelle l’ont mené jusqu’ici.

Au moment où Jo, chancelant, arrive au milieu du couloir, odorat en alerte, il se retrouve nez à nez avec deux mâles et une femelle qui sortent de la pharmacie, un gros sac chargé de médicaments derrière eux. Jo tente l’accolade avec le premier, mais celui-ci, certainement le dominant, le repousse avant de lui enfoncer un objet long et pointu à travers le torse, créant un trou de plus dans le bustier, qui en a déjà subi bien d’autres. Jo claque des dents à quinze centimètres de la gorge de sa proie, dont la barre de fer reste coincée entre les côtes du zombie.

-         Jim !

Clac ! Dix centimètres…

-         Tirez-vous !

Clac ! Cinq petits centimètres.

Mais le deuxième homme et la femme n’ont pas attendu son conseil et courent en direction d’une porte à double battant, au fond du couloir, tenant leur imposant sac entre eux.

Clac !

Jo, un morceau ensanglanté de la gorge de Jim entre les dents, lâche le corps qui choit, privé de toute vitalité, son cou laissant jaillir un geyser de sang. Le pied de biche toujours fiché en travers du thorax, le zombie se lance à la poursuite des deux autres fuyards.

Ces derniers poussent de concert la porte à double battant, qui s’ouvre à la volée, et un hurlement d’épouvante. Derrière, alertés par le bruit, une centaine de têtes se tournent dans leur direction, les fixant de leurs yeux éteints. Les vivants, comme hypnotisés, se figent. Les morts, comme réveillés, se meuvent. Le repas est servi.

-         Chris, attention !

Le garçon sent le souffle de Jo sur sa nuque, aussitôt suivi d’une vive douleur entre les côtes. Jo, dans une étreinte obscène, vient de lui rendre son pied de biche. Chris, en état de choc, baisse le regard sur la pointe qui dépasse de sa poitrine, puis sombre dans l’inconscience et glisse sur le sol, libérant Jo de cette barre qui ralentissait sa progression et gênait ses mouvements.

La fille, dans l’embrasure de la porte, se recroqueville en position fœtale, les mains sur les oreilles, les yeux clos. Elle pousse un hurlement strident qui s’achève en gargouillis imperceptible tandis qu’elle exhale son dernier souffle. Déjà la troupe hospitalière s’égaye par cette nouvelle issue, trouvant naturellement la délivrance tout au fond du couloir, dans une grande lumière vive. Jo, bousculé par le flot de ses congénères, se retrouve lui aussi poussé vers la sortie. De toute façon, il a déjà oublié ce qu’il faisait là. Chacun au passage prélève une part du festin. Il n’en restera rien.

En fait, c’est pas si long, l’attente, aux Urgences…



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