L’âme du terroir – larmes du terroir

Quand tu te fais une joie d’aller au salon du livre de Tain l’Hermitage, patrie du bon vin située à douze bornes de chez toi, organisé sur trois jours, et annoncé ainsi:

« Salon des auteurs de Drôme et d’Ardèche – Ils ont laissé tremper leur plume dans l’âme du terroir »

dont l’affiche présente un verre de vin rouge (pour le pays de l’Hermitage, quoi de plus naturel et de plus alléchant ?) et une plume dont le bec trempe dans une goutte du précieux nectar, tu te dis que ça va être sympa, tu t’imagines une grosse machinerie bien rôdée, de la pub un peu partout, des airs de fête de village pendant trois jours, la convivialité, les auteurs se retrouvant pour manger dans un petit resto de quartier, de quoi faire travailler l’économie locale et se faire connaître, se montrer. Rendez-vous compte : trois jours ! il peut s’en passer, des choses en trois jours autour d’un tel événement : jeux littéraires, partenariat avec les écoles, collèges, lycées,  MJC, bibliothèques, associations culturelles, par la création de textes ou d’illustrations avec les enfants en lien avec le thème du salon, exposition des œuvres et textes réalisés, stands de fabrication de papier recyclé, imprimerie artisanale, concours de poésies ou de nouvelles, sans compter un stand ou deux présentant les produits « du terroir », peut-être une dégustation vin-caillettes-ravioles-pognes (spécialités du coin) ou que sais-je… les idées ne manquent pas et tous ces auteurs et ces lecteurs potentiels attirés par leur progéniture venant flâner devant les stands, faisant vivre l’événement… D’autant qu’au moment de l’inscription on vous fait miroiter un peu de tout cela en demandant aux auteurs s’ils souhaitent faire des lectures aux enfants le vendredi, augurant des activités autour du livre…

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Quand on t’envoie un mail deux ou trois jours avant le salon en te disant “Finalement le vendredi on n’ouvrira pas au public avant 13h30 (au lieu de 10 heures) donc vous pouvez ”prendre votre temps” pour vous installer, et de toute façon l’après-midi sera « uniquement consacrée aux scolaires »… Bon, si j’aurais su ça avant j’aurais venu à 13h20, ça m’aurait évité de réserver un repas ce jour-là, voire même j’aurais pas venu du tout le vendredi. De fait, mes camarades et moi-même avons eu laaaaaargement le temps de nous installer…

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VENDREDI Quand dès ton arrivée le premier matin le cadre est posé : la salle se trouve devant l’église, sur une toute petite place jouxtant un parking, sous un immeuble d’habitation, presque introuvable à qui ne connaît pas les lieux. à son fronton, les lettres Salle Charles Trénet, devant elle une pancarte de 20X30 cm invisible à plus de 5 mètres indiquant “salon des auteurs”. La plupart des commerçants alentours semblent ne pas être au courant de la tenue du salon. une dizaine d’auteurs remplissent donc pour le moment le fond de la salle des fêtes, encore (déjà) bien vide, dont un coin et la scène sont meublés de petits fauteuils colorés pour les ateliers lecture. A part ce détail, aucun signe d’une animation quelconque. Sur la place déserte, presque personne ne passe, et ne s’arrêtent sur les bancs devant la salle que quelques poivrots, la canette de 8°6 à la main et l’œil hagard. Il fait beau, le soleil tape. 

Quand heureusement tu retrouves à l’intérieur, Anne-Marie et Denise, rencontrées lors de précédents salons et que tu te dis : au moins, on va rigoler…

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mon petit standounet…

Quand une fois installé on t’offre l’apéro chips-cacahuètes-Tuc et que tu te dis adieu veaux en gelée, vaches en verrines, cochons de lait, terroir annoncé, terrine et caillettes fantasmées. Même un pauvre saucisson aurait été le bienvenu. Du jus d’orange, quelques bouteilles de blanc pour faire glisser, car tu dois être fatigué après ces deux heures d’installation, et c’est l’heure de passer à table. Plateaux-repas en plastique à 12,50 préparés par le traiteur du coin et… vin rouge en cubi de 3 litres. Oui, vous avez bien lu, ne réglez pas l’image de votre ordinateur. Dans le pays de l’Hermitage, et avec un restau à moins de 50 mètres face aux quais proposant des prix abordables, ça te laisse pantois.

Quand tu t’aperçois que par exemple Chapoutier, les célèbres vins tainois, ne sont pas associés à cette manifestation “culturelle” du Terroir, et que même la Cité du chocolat, Valrhôna, située à 200 mètres, n’est pas au courant de l’événement non plus, tu te dis :

« Ô combien de flyers et combien d’affichettes

Ont été distribuées aux commerçants tainois ?

Et combien de rappels dans le canard local,

Ou sur les ondes F.M ont ils été émis ?

Où sont les capitaines, et les marins-auteurs

Sont-ils seuls embarqués dedans cette galère ? »

Quand l’après-midi se passe sans un seul visiteur, ou si peu – merci Marcus, seulement rythmée par le passage de 4 classes de primaire et maternelle venues écouter les histoires des quelques auteurs jeunesse présents, et que tu commences à flipper ta race.

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Anne-Marie Quintard, dite Romy la Banquière, captive son auditoire

Quand tu guettes désespérément un car de japonais égarés et qu’enfin vers 17h30, ô joie suprême, une dizaine de lecteurs potentiels mais pas franchement japonais franchissent timidement le seuil du salon pour voir de quoi il retourne, amenés par leurs enfants.

Quand au même moment les organisateurs te demandent de ranger tes livres pour la soirée car une conférence-diaporama sur « les anciennes familles de Tain l’Hermitage ; de Cordoue àet de Florans » a lieu à l’emplacement de ta table à 18h30 et qu’ils vont devoir la déplacer.

SAMEDI Quand à ton arrivée, en réinstallant  ton stand tu entends qu’un auteure n’a pas réservé son repas de midi et que tu choisis généreusement de lui donner ta place, ayant encore à l’esprit le plateau repas en plastique et le cubi de la veille.

Quand tu te cultives un peu parce que tu es aussi venu là pour ça  et que tu vas flâner devant l’église pile 667 ans après ces deux-là…

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Quand le salon est estampillé “des auteurs Drôme-Ardèche », et que les organisateurs choisissent Jacotte Brazier, pourtant lyonnaise, pour en être la marraine et venir parler de sa célèbre grand-mère, éminent personnage lyonnais de la gastronomie française. Quand Jacotte s’avère être ta voisine de table et que tu découvres un personnage atypique, de fort caractère et très sympathique.

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Quand la marraine du salon elle-même est gênée (à juste titre) de l’absence de visiteurs, de l’incongruité de sa présence et du manque d’organisation et de communication du salon, et qu’elle te confie même avoir menacé de ne pas venir.

Quand d’ailleurs à l’inauguration officielle les “huiles” de la mairie se barrent juste après son arrivée et la photo protocolaire.

Quand la matinée se déroule presque sans visiteurs et que là, tu es vraiment inquiet. Quand du coup vers midi trente tu files avec Denise manger un sandwich face au fleuve avec la ferme intention de t’y jeter…

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Quand tu t’aperçois quand même en regagnant la salle que ça n’a pas dû rigoler il y a deux ans dans le quartier…

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Quand une des organisatrices, fort sympathiques au demeurant,  s’en va dès le samedi midi et que tu ne la reverras plus du salon…

Quand le faux argument “il fait beau, les gens vont se promener” avancé pour excuser le peu de visiteurs te paraît aussi peu recevable et t’insupporte autant que “il pleut les gens ne sortent pas”. Parce que tu as déjà participé à des salons bien plus peuplés malgré la pluie ardente ou le soleil battant.

Quand une araignée commence à s’intéresser à ton stand et entame une toile entre tes bouquins et toi, tellement ton immobilité la bluffe…

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le pic de fréquentation du samedi

Quand le bar, à l’entrée de la salle, n’est pas nettoyé de tout l’après-midi et expose aux (rares) visiteurs les reliefs de l’apéro et du café.

Quand le deuxième jour vers 16h30 on vient quand même t’apporter une petite bouteille d’eau (pour trois tables) mais quand juste après on installe trente chaises devant ta table, pour la conférence de Jacotte Brazier qui a lieu à 17 heures en plein milieu de la salle, interdisant à de potentiels lecteurs l’accès à tes bouquins pendant l’heure et demie qui reste.

Quand de toute façon ladite conférence n’attire pratiquement que les auteurs présents au salon, accentuant la gêne de la conférencière sans l’empêcher pourtant de consciencieusement “faire le job”…

DIMANCHE Quand le matin tu t’aperçois qu’il n’y aura pas plus de monde que les deux jours précédents et que tu décides, dépité, avec les coupines, d’aller distribuer les flyers aux passants dans la rue, dans les commerces et à la sortie de la messe, en désespoir de cause, au lieu de les laisser pourrir sur le bar de la salle. Les flyers, pas les passants ni les coupines, eh, ho, faut suivre un peu…

Quand tu décides quand même de manger avec le groupe le midi, pour profiter de la présence et de la verve de Jacotte, (pour l’instant en larmes devant la salade de lentilles et le rôti de porc froid de son plateau-repas), discuter avec les nouveaux coupaings et ne pas gaspiller un plateau commandé depuis l’inscription.

Quand quelques minutes avant le repas, une organisatrice te dit “en fait je ne mange pas avec vous, mon mari a préparé le barbecue et la salade composée dans mon jardin” et s’en va, et que les deux derniers organisateurs présents nous balancent “nous on va manger au restaurant à St Vallier, on vous laisse la boutique” et se tirent aussi.

Quand l’une revient dans l’après-midi et attaque la compta du salon au milieu des tables vides et des quelques visiteurs présents.

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avec mes complices Denise Raimond et Anne-Marie Quintard

Quand les deux autres organisateurs reviennent à 17h, l’air repus, la panse rebondie, le sourire éthylique, te demandent, limite narquois : « alors, y a eu personne? » et se fendent après ta réponse négative d’un “Bon ben on va fermer alors” tandis que le fils d’une organisatrice fait grincer bruyamment sur le sol les tables et les chaises qu’il est en train d’enlever depuis un quart d’heure, laissant entre les tables des auteurs encore présents des trous béants semblables à des dents arrachées à une mâchoire pourrie, et ce malgré la présence et l’arrivée de quelques visiteurs tardifs.

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des auteurs sont encore présents ? pas grave, on démonte les tables libres autour d’eux.. comme ça ils comprendront peut-être qu’il faut qu’ils partent.

Quand tu as resserré le cercle de tables, suite au départ après le café d’une Jacotte dépitée, pour que la salle ne ressemble quand même pas trop à une mâchoire cariée et que l’organisateur te dit en revenant, l’air énervexé “ah, vous avez changé la disposition ? y en a qui préfèrent le carré plutôt que le rond, je vois… » et que tu te forces à rester poli en expliquant pourquoi tu as osé blasphémer en bougeant deux pauvres tables….

Quand tes coupines sont obligées de te libérer de la toile de l’araignée enfin achevée, parce que tu attires déjà quelques mouches…

Quand tu te casses enfin à 18 heures 15, fatigué et perplexe, ayant vu défiler moins de 80 personnes en trois jours (hors scolaires), et rencontré des organisateurs finalement peu concernés par leur propre manifestation « culturelle », qui aurait pu malgré « la météo » être un événement vivant et riche, au prix d’un investissement un peu plus important.

Quand tu ne sais plus si tu dois être en colère ou juste dégoûté devant un salon aussi adynamique.

Quand enfin tu te demandes par quel bout rédiger le compte-rendu du salon ni si ça en vaut la peine, parce que tu n’aimes pas spécialement casser les gens juste pour le plaisir, mais là quand même…

Quand tu te dis qu’au moins tu auras passé de bons moments avec Anne-Marie et Denise, réentendu moult fois grâce à cette dernière l’expression « Y a dégun ! », revu quelques têtes familières, et que tu te seras fait de nouveaux coupaings, Eric et Michaël, avec lesquels tu as larrrrrrgement eu le temps de faire connaissance…

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Denise est-elle en train de peaufiner sa signature pour les autographes????

Quand tu as quand même réussi à accrocher de nouveaux lecteurs (dont quelques auteurs). Mille mercis à Lydie, Anne-Marie, Marcus, Annick, Nathalie et Hélène, grâce à vous c’est passé plus vite… Bonne et horrifique lecture !

Quand du coup tu ne sais vraiment pas si tu as envie d’y retourner l’année prochaine. à moins de sacrées améliorations, telles que celles esquissées dès les premières lignes de cet article.

Ce terroir-ci n’a guère d’âme hélas. Du moins est-elle restée cachée.



4 commentaires

  1. Elisabeth LAFONT 13 avril

    Bel article tirant sur la satyre comique, mais qui démontre en effet, le désintéressement complet des organisateurs, alors qu’en effet, avec une bonne com’, dans une telle région, cela aurait dû être un Salon qui fasse un « tabac » ! Quel dommage pour tous les lecteurs potentiels et pour les auteurs qui se sont déplacés …. Non, mais pour qui les prend-on ???

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  2. colette Rouilly 11 avril

    Hé bien au moins, ce salon qui n’a pas attiré les foules t’aura donné l’occasion d’écrire encore un texte bien tourné … qui lui, donnera envie aux lecteurs de découvrir ton oeuvre si ce n’est déjà fait !

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  3. suzanne-cécile 11 avril

    Très bel article, humour et amertume mêlés, dans la coupe de la désillusion ! Si je peux me permettre :la plupart des salons, c’est cela, à présent. C’est la raison pour laquelle je n’en « fais »plus que deux ou trois par an, bien choisis… et malgré tout le public n’est pas nombreux. A mon avis, les salons ont vécu. Place à autre chose.

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  4. Quintard 11 avril

    Très belle plume pour un article de vérité

    Répondre

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