La neige approche

« Les premiers flocons sont attendus dans la soirée et la neige devrait recouvrir tout le pays demain à la mi-journée. Nous vous conseillons de prendre les précautions habi… »

Le vieil homme éteignit le poste de radio et se leva péniblement du rocking chair installé dans la véranda, ses articulations craquant à chaque mouvement.

-          Tom, il faut rentrer maintenant.

Dans la cour, son petit-fils faisait voler en courant un avion rudimentaire fait de bois et de ficelle. Le ton du grand-père n’appelait aucune protestation. Le gamin courut vers la maison, la mine sombre.

-          Oh, non, il va neiger ?

-          Oui, la neige approche, ils l’ont dit au bulletin météo !

Une image surgit dans sa mémoire, un bref instant , comme un poisson remonte respirer pour replonger aussitôt, le souvenir des hivers de son enfance. Le froid piquant, les joues rouges, la morve au nez, le givre sur les voitures, cette blancheur immaculée à perte de vue, ce brouillard magique qu’il recrachait à chaque expiration, les descentes en luge avec ses camarades dans le chemin devant la maison, les batailles de boules de neige, les moon-boots et les moufles, le cache-nez qui gratte, le bonhomme de neige aux formes rigolotes qu’il avait bâti sans aide dans le champ du voisin l’hiver de ses dix ans, à peu près l’âge qu’avait Tom aujourd’hui, la pipe, le chapeau et la veste de son père, discrètement subtilisés pendant sa sieste pour l’habiller. C’est sa mère qui avait fourni la carotte pour le nez. Et la tête de son père au réveil, inoubliable, entre colère et fou-rire contenus. Le bon chocolat chaud, et…

L’enfant rentra dans la maison, une moue triste sur le visage, le vieillard sur les talons. D’un geste rageur il lança sur le perron son avion de fortune, qui éclata en morceaux. Les nuages noirs s’amoncelaient au-dessus de la vallée, lourds d’électricité. Le vieux, en soupirant, calfeutra la porte de son mieux à l’aide d’une épaisse couverture. Le souvenir s’était éteint pour de bon, laissant  dans son âme un relent glacé et dans sa bouche un arrière-goût métallique.

Déjà les premiers flocons gris chargés de particules radioactives descendaient en tourbillons du ciel en deuil.

 



mes Vers Noël

Jésus crie

Jésus a mal d’hormis
Jésus a mal au choeur

Jésus a mal au ventre
Jésus a mal aux pieds
Jésus a mal aux mains
Jésus a mal aux clous

Jésus a mal aux autres
Jésus a mal aux fois
Jésus a mal humain
Jésus a mal, qu’on prie !

Et toujours Marie Christ masse



A l’ombre de la patience des anciens

Samedi 14 janvier à partir de onze heures j’aurai le plaisir de vous retrouver en direct sur les ondes de Radio Mega 99.2 FM , étant l’invité de Gilles Thabourin dans son émission « A l’ombre de la patience des anciens », pour parler de mes bouquins. Mais pas que… de moi un peu aussi ! et qui sait, peut-être de vous…

L’émission se nommera « Les nouvelles du Vieux fou ».

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D’ici là, bonnes fêtes à tous

 



Magie de Noël

Il est temps de décorer le sapin !
Pour un Noël fantastique et horrifique, jusqu’au 20 décembre, pour toute commande en MP d’un de mes livres, en plus de la dédicace, les frais de port sont offerts !

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Sur la petite étagère

Manon, qui gère le blog littéraire « La petite étagère », a lu, apprécié, me semble-t-il, et chroniqué Infemmes et sangsuelles, et je l’en remercie ici chaleureusement. Voici la chronique en question :

https://lapetiteetagere.wordpress.com/2016/11/16/infemmes-et-sangsuelles-livre/

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Je suis ravi de voir mon recueil prendre place sur cette petite étagère-ci, au milieu d’autres livres !



Ecrivain de passage

Belle occasion ce matin, celle de faire la connaissance d’Eric GOHIER, auteur frontignanais venu faire un petit tour non loin de chez moi, et qui m’a proposé de nous voir un moment autour d’un café. Quand deux nouvellistes se rencontrent, forcément, ça parle beaucoup nouvelles, jurys, concours et écriture… D’autant qu’Eric est un écrivain talentueux, de nombreuses fois primé, qui exerce son talent aussi bien dans la nouvelle que dans le roman (en autoédition), après avoir été marin pêcheur pendant des années…

Bref, un bon moment qui nous a permis de nous rencontrer « pour de vrai », même si nous nous connaissons depuis plusieurs années par forum interposé, d’échanger sur nos vécus littéraires et de repartir chacun avec des écrits de l’autre, en se promettant de se faire une bouffe à son prochain passage…

Eric GOHIER

pour voir ses écrits :

Dernières nouvelles du front



Libres plumes – Interview – Finalistes

Comme je vous l’ai annoncé il y a quelques semaines j’ai été approché pour faire partie du jury de présélection du concours international de nouvelles humoristiques organisé par Libres Plumes.
Après avoir dévoré 102 textes les 11 jurés ont dû faire un choix. Il est aujourd’hui dévoilé, ainsi que mes réflexions recueillies par Elodie après cette première étape très intéressante qu’a été la lecture et la sélection des nouvelles.
Je la remercie encore de sa confiance !

Des yeux vont piquer, mais après avoir attendu les catastrophes, il faut bien qu’elles arrivent !

interview du Vieufou

Libres plumes

Libres plumes - Interview - Finalistes dans 1 - Intégraal 2003-2017 image

Les 15 finalistes

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Je suis quand même un petit peu frustré : sur les 15 textes finalistes, si 9 sont dans ma liste, le reste du jury n’a pas retenu celui auquel j’avais attribué ma meilleure note (47/50). Mon coup de cœur, celui qui m’a le plus fait marrer. Erreurs de genèse. Et, coïncidence, instinct ? je viens de me rendre compte que j’en connaissais la plume. D’où ma frustration…

Je me console en me disant que j’ai su voir ce que tous les autres ont loupé, un magnifique texte, vivant et drôle, comme son auteure…



Un K à part

Je remercie Fred K. du blog Un K à part , pour sa lecture rapide de mon recueil, sa chronique pointue et ses encouragements. attention, léger spoil :

http://unkapart.fr/infemmes-et-sangsuelles/

j’aurai même appris un truc !

La catoptromancie est la divination d’après les figures apparaissant dans un miroir. Elle est également appelée cataptromancie ou captromancie. La cataptromancie est souvent confondue à tort avec la cristallomancie qui est la vision utilisant une boule de cristal.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Catoptromancie

Un K à part



Sur place ou à emporter ?

Jo a faim. Et c’est de plus en plus difficile de trouver un bon restau en ville. Depuis les premiers temps la situation a bien changé. Le gibier se fait rare dans les  rues désertes : rassemblements interdits, restaurants et salles de concerts vides et saccagés. Les vivants se terrent dans des camps de réfugiés. Ils ont isolé le quartier ancien de la ville à l’aide de barricades de véhicules renforcées de tôles et de gros plots de béton mais se sont ainsi coupés du monde. Poussés par la faim, ils tentent de fréquentes incursions hors de leur ghetto, qui aux yeux éteints de Jo fait office de garde-manger. Certaines nuits, de la nourriture s’en échappe, par grappes de quatre ou cinq proies, qu’il piste avec ses potes. Enfin ses potes… ses congénères, compagnons d’errance hier inconnus, demain oubliés, animés comme lui par la faim mais sans aucune conversation, aucun sens du partage. Une fois le gibier flairé, c’est chacun pour soi. Pas de stratégie. A la fin, la faim l’emporte sur les potes.

C’est que dehors, Jo et ses congénères sont omniprésents, occupant le territoire, sentinelles aveugles, amnésiques, errantes et affamées. Aveugles mais pas anosmiques ni sourdes. Et encore moins végétariennes. Et, dans l’ensemble, animés par une colère froide et d’une violence aveugle. Leur population, en expansion continuelle, a permis de classer en quelques mois  les quadrupèdes (en tout cas les plus gros, les plus faibles et les moins rapides) au rang des espèces disparues. Et les humains au rang d’espèce menacée. De chouettes gars en somme !

Leurs proies, pour atteindre les stocks de nourriture « spécial vivant » tant convoités, palettes de conserves soigneusement empilées dans des hypermarchés et des entrepôts en dehors de la ville, sont obligées de sortir du garde-manger et de traverser les lignes ennemies, comme aux échecs. Mais ici la règle est plus simple : Tous les zombies se ruent systématiquement sur le premier humain qui bouge. Et en font des chips.

Le gibier convoite aussi la végétation, qui pousse anarchiquement depuis que les jardiniers se sont faits survivants ou carnivores. Fruits, légumes, tubercules, tout prolifère dans un joyeux fouillis, arrosé copieusement par les pluies gorgées de pesticides.

C’est derrière le mur d’un petit jardin qu’attend Jo. Il a repéré la veille son gibier qui venait y faire provision de pommes de terre. Il l’a observé un moment, se demandant ce que la proie pouvait faire ainsi, à gratter la terre entre les larges dalles de pierre. Il est rentré dans le jardin après son départ mais n’a rien vu d’intéressant et l’attend depuis, immobile, entre deux tombes, comme un jouet aux piles déchargées.

Vers minuit, un corps saute agilement du mur à quelques mètres de Jo, qui reste immobile et silencieux, aux aguets. Un deuxième en tombe, et s’écrase sur une pierre tombale dans un vacarme qui réveillerait tous les morts de l’endroit s’il s’en trouvait encore, Jo mis à part. Mais les anciens locataires se sont fait la malle, si on peut en juger par les taupinières sur certaines parcelles herbues et par les dalles de toutes les tombes,  rejetées sur le côté.

-         Aaaah, ma cheville ! Aide-moi, au lieu de me regarder comme un con !

Mais ce n’est pas le blessé que son comparse regarde fixement, c’est Jo, qui, juste derrière lui, émet un Ooooompf de satisfaction.

Puis la proie effrayée tourne les talons et s’enfuit comme un lapin entre les stèles, abandonnant son compagnon qui se tient la jambe en hurlant. Les vivants non plus ne sont pas très solidaires. Jo, qui déteste le fast-food, se désintéresse du fuyard. Un autre repas l’attend, servi sur un plateau de marbre.

C’est bien connu, dans ce genre d’endroit la nourriture n’est pas toujours très fraîche.



Sutures

-         Mets ton doigt ici !

Obéissant à la voix, qui claque comme un ordre bien que douce et posée, Jo appuie son index gauche à la jointure de son épaule droite pour que la vieille femme puisse achever le nœud de ses sutures.

-         Avec ça, ton bras sera comme neuf. J’ai recousu les tendons et les tissus et mis du baume sur la plaie pour que la cica… et flûte, mais pourquoi je te parle, moi ? C’est réparé et puis c’est tout !

Quand le zombie toque chez elle quelques instants plus tôt, un bras sous le bras, fort mal en point après ses dernières mésaventures, il ne sait pas ce qu’il fait là. La femme qui lui ouvre lui semble familière, mais impossible de se souvenir. Un chat couvert de bandelettes feule, passe entre les jambes de Jo et se sauve dans la ruelle plongée dans l’obscurité en profitant de la porte entr’ouverte. Sans rien dire, l’aïeule s’efface devant ce nouveau visiteur, l’allonge sur une table et sort du fil et une aiguille. Impressionné autant par la vieille que par le capharnaüm qui règne à l’intérieur de sa boutique, Jo n’ose plus bouger un tendon.

-         Ça va piquer !

-         Hoooompf !

-         Vous venez d’où ?

-         Hoooooooompf.

Dans ce seul geignement, long d’une bonne vingtaine de secondes, mais qui dans son esprit dure des heures, Jo lui raconte tout, sa vie avant et depuis l’incident. Curieusement, il se souvient vraiment de tous les détails de sa vie précédant la catastrophe, de l’homme qu’il était, de celle qu’il aimait. Il raconte la catastrophe, la contamination. Il n’a aucun mal à faire remonter les évènements à fleur de mémoire et s’émerveille de sa conscience et de son élocution retrouvées. Il poursuit son récit par tous ces innocents qu’il a tués depuis, semble en éprouver du remord, achève sa confession par les évènements de ces derniers jours, jusqu’à la virée dans la piscine suivie de ce stupide accident dans le brouillard. La vieille, penchée sur son ouvrage, a visiblement tout compris, puisqu’elle lance, laconique :

-         Quelle idée de faire du stop une nuit de brouillard en rase campagne !

-         Hoooompf !

Curieusement, il s’est confié spontanément à elle plutôt que de la déchiqueter, alors qu’il ne l’a vue qu’en songe et la connaît à peine. Elle ne le met pas mal à l’aise, pourtant il ne sait pas dans quelle catégorie la classer. Sans doute est elle comme lui un cas à part, mais chez les vivants. Elle respire, mais ne se comporte pas avec lui en chasseur, et il ne lui viendrait pas à l’idée de la considérer comme un gibier. De la vieille dame émanent en ce moment des hormones apaisantes, mais elle dégage aussi une impression de force, de bravoure et de ténacité.

-         Z’avez foutu un sacré bordel, en ville, va falloir qu’y se calment, tes potes, c’est jamais bon pour le commerce…

-         Hooooompff, est la seule réponse d’un Jo contrit.

-         Voilà ! Tu peux enlever ton doigt.

Il fait partie de ceux, et ils sont légion, qui n’ont jamais rien pu refuser à la guérisseuse. Jo baisse la main.

-         Hoompf !

-         De rien.

Elle l’aide à rajuster son bustier, change un bouton, reprise le col en quelques coups d’aiguille supplémentaires et le raccompagne à la porte. Après quelques mètres dans la ruelle, il se retourne et fait un signe de remerciement à la vieille femme, qui le regarde s’éloigner dans la nuit depuis le perron de son magasin. Puis il s’éloigne, la démarche chaloupée, ayant déjà oublié cette visite, la vieille, l’épisode de la piscine, ainsi que tout le reste. Le charme n’aura opéré qu’un instant.

Mademoiselle Abigaël lui rend son signe d’adieu et rentre se mettre au chaud dans sa boutique en attendant le prochain client. C’est que c’est pas Jo qui va faire bouillir sa marmite !

Le zombie, rafistolé, repart en titubant, sans remarquer la phalange qui manque à l’un de ses index décharnés.

Prisonnière du nœud, elle est désormais greffée à son épaule.



Haut-vol

Jo est adepte de la pensée unique. Ou plutôt incapable d’en avoir deux en même temps, ni d’affilée. Et il les oublie au fur et à mesure qu’elles lui passent par la tête. Ce qui fait qu’il hésite sans cesse, semble souvent plongé dans des abîmes de réflexion et change constamment de direction, car d’idée. Ce matin il a suivi un rat, puis, distrait par un de ses congénères, l’a accompagné jusqu’à la bibliothèque, avant de s’arrêter pour contempler de ses yeux morts l’astre du jour dont il sentait la douce chaleur sur sa peau parcheminée. Un autre rat l’a tiré de sa torpeur, et Jo l’a pisté jusqu’à l’autoroute encombrée de carcasses de voitures et de tôles éventrées, vestiges d’un bidonville abandonné, où il l’a perdu. Son odorat l’a informé qu’un vivant s’était tenu à cet endroit quelques instants plus tôt. Il a pisté l’odeur caractéristique de la peur mais l’a perdue aux abords d’une zone industrielle.

Après avoir erré sans but, Jo se retrouve maintenant devant la piscine municipale, désaffectée depuis longtemps. Une étrange sensation s’empare de lui, faite d’images colorées, d’odeurs chlorées et de sons aigus. Des voix d’enfants. Il se souvient avoir fréquenté cet endroit. S’y être… baigné ? Le mot se forme à son esprit mais ne prend pas sens.

Poussé par une curiosité insatiable, morbide, il monte quelques marches, entre dans le hall de la piscine, s’engouffre dans les vestiaires. Il a instinctivement choisi le côté des garçons. Ou est-ce du hasard ? Une chance sur deux…

Les odeurs ont changé, l’endroit est silencieux et sombre. Mais Jo avance sans une hésitation, comme s’il connaissait les lieux. Il gravit des escaliers, s’aidant pour cela d’une rampe mal scellée, s’arrête sur une plateforme. Dans sa mémoire scintille à présent une galette dorée, gravée à son nom. Une médaille de plongeon de haut-vol. Il ne se souvient plus où il l’a obtenue, ni quand, ni ce qu’elle représentait pour lui, ni ce que signifient ces symboles sur l’une de ses faces. Elle scintille juste devant lui, suspendue dans l’air à quelques mètres de sa tête. Mu par une impulsion subite, il s’avance pour la saisir, puis étend les bras.

Et plonge la tête la première du haut du plongeoir de 10 mètres. Un plongeon parfait, sans aucun remous.

Dans une piscine vide.

Franchement, sur le moment, Jo, qui par chance ne s’est cassé que le radius, ne voit pas l’intérêt de l’exercice. Il se relève avec difficulté, remonte la pente douce en chancelant et sort par le petit escalier du petit bain. A présent, il a déjà oublié l’accident. A cet instant précis, il n’a plus qu’une obsession, plus qu’une idée en tête : trouver du gibier.

La natation, ça creuse…



Salle des pas perdus

 La salle des pas perdus de l’hôpital porte décidément bien son nom. Elle est remplie de zombies qui errent, le regard éteint et la démarche chancelante, perdus pour la science comme pour la psychiatrie, condamnés pour l’éternité à faire les cent pas dans ce hall entre les brancards et les fauteuils roulants renversés, avec l’allure de patients attendant des soins qui ne viendront jamais et dont ils n’ont de toute façon plus besoin. Certains ne portent sur eux qu’une blouse d’hôpital, ouverte sur leur dos squelettique, dévoilant leur bassin saillant et leurs fesses tombantes, fripées et grisâtres comme de la peau de vieil éléphant. D’autres encore sont en uniforme de médecin ou d’infirmière. Une vieillarde momifiée rampe sur le sol glacé, traînant derrière elle une potence le long de son tuyau. Un homme, l’air très digne, attend devant les ascenseurs éteints, un bouquet de fleurs séchées à la main, la carotide déchiquetée. Tous sont piégés là depuis l’évènement par les grandes portes vitrées qui, faute de courant, ne veulent plus s’ouvrir et les laisser sortir. Quand ça s’est déclenché, ils se sont rapidement entretués puis entredévorés, et depuis ils errent sans but, attendant la prochaine proie, la prochaine odeur de chair humaine, le prochain bruit.

Au fond de la grande salle se trouve un long couloir, qui desservait les bureaux des médecins mais aussi la pharmacie, réserve de drogues et médicaments en tout genre.

Au bout de cet immense couloir, Jo progresse lentement. Il est rentré par la petite porte entr’ouverte qu’un groupe de vivants a crocheté et oublié de refermer quelques instants plus tôt. Jo les suit à la trace depuis ce matin et les effluves des phéromones de la femelle l’ont mené jusqu’ici.

Au moment où Jo, chancelant, arrive au milieu du couloir, odorat en alerte, il se retrouve nez à nez avec deux mâles et une femelle qui sortent de la pharmacie, un gros sac chargé de médicaments derrière eux. Jo tente l’accolade avec le premier, mais celui-ci, certainement le dominant, le repousse avant de lui enfoncer un objet long et pointu à travers le torse, créant un trou de plus dans le bustier, qui en a déjà subi bien d’autres. Jo claque des dents à quinze centimètres de la gorge de sa proie, dont la barre de fer reste coincée entre les côtes du zombie.

-         Jim !

Clac ! Dix centimètres…

-         Tirez-vous !

Clac ! Cinq petits centimètres.

Mais le deuxième homme et la femme n’ont pas attendu son conseil et courent en direction d’une porte à double battant, au fond du couloir, tenant leur imposant sac entre eux.

Clac !

Jo, un morceau ensanglanté de la gorge de Jim entre les dents, lâche le corps qui choit, privé de toute vitalité, son cou laissant jaillir un geyser de sang. Le pied de biche toujours fiché en travers du thorax, le zombie se lance à la poursuite des deux autres fuyards.

Ces derniers poussent de concert la porte à double battant, qui s’ouvre à la volée, et un hurlement d’épouvante. Derrière, alertés par le bruit, une centaine de têtes se tournent dans leur direction, les fixant de leurs yeux éteints. Les vivants, comme hypnotisés, se figent. Les morts, comme réveillés, se meuvent. Le repas est servi.

-         Chris, attention !

Le garçon sent le souffle de Jo sur sa nuque, aussitôt suivi d’une vive douleur entre les côtes. Jo, dans une étreinte obscène, vient de lui rendre son pied de biche. Chris, en état de choc, baisse le regard sur la pointe qui dépasse de sa poitrine, puis sombre dans l’inconscience et glisse sur le sol, libérant Jo de cette barre qui ralentissait sa progression et gênait ses mouvements.

La fille, dans l’embrasure de la porte, se recroqueville en position fœtale, les mains sur les oreilles, les yeux clos. Elle pousse un hurlement strident qui s’achève en gargouillis imperceptible tandis qu’elle exhale son dernier souffle. Déjà la troupe hospitalière s’égaye par cette nouvelle issue, trouvant naturellement la délivrance tout au fond du couloir, dans une grande lumière vive. Jo, bousculé par le flot de ses congénères, se retrouve lui aussi poussé vers la sortie. De toute façon, il a déjà oublié ce qu’il faisait là. Chacun au passage prélève une part du festin. Il n’en restera rien.

En fait, c’est pas si long, l’attente, aux Urgences…



Zombie, zombie, zombie…

Jo a peu de souvenirs de l’évènement, ni de sa vie telle qu’elle était avant, ce qui lui évite regrets ou remords, joie et peine. Ni beaucoup de celle d’après, celle de maintenant. Ses journées et ses nuits se résument à une perpétuelle fuite en avant à la recherche de nourriture, et en arrière à la recherche d’une planque. Chacune efface la précédente. Seule la sensation de faim revient, familière, rythmer son existence.

De son passé de vivant, Jo se rappelle par brefs moments avoir fait pas mal de petits boulots bien qu’il ait oublié lesquels, le fait qu’il aimait lire, même s’il ne sait plus ce qu’est un livre, qu’il séduisait les filles, qu’il jouait de la musique. Même si désormais les rares filles qu’il croise s’enfuient à son approche et si c’est toujours la même ritournelle qui tourne en boucle dans son esprit. Un vieil air qu’il écoutait dans son MP3 en faisant le ménage dans la grande salle quand l’explosion et la fuite ont eu lieu au laboratoire de la Centrale, les intoxiquant, lui et une bonne trentaine d’ouvriers.

On les renvoya chez eux comme si de rien n’était après une simple piqûre, moult bandages et un contrat de non-divulgation de l’incident en échange d’une modique somme d’argent que tous acceptèrent, mais certains des ouvriers décédèrent dans les trois heures, d’autres en moins d’une journée et tous développèrent l’état dans lequel Jo et tant de monde se trouvent aujourd’hui, et le transmirent à leurs proches, à leurs voisins. En quelques heures, quelques jours, des milliers d’autres furent contaminés par un mystérieux virus, en quelques semaines ils se comptèrent en millions et bientôt le monde entier ne fut plus que chaos, vivants et morts s’entretuant sans pitié. Fin de l’histoire…

Mais pour Jo, un des rares souvenirs de l’évènement et de la période qui s’ensuivit est cet air, qui depuis joue dans sa tête comme un acouphène incessant :

Zombie, zombie, zombie….

….



Reflets d’outre-mort

Depuis l’incident, le monde de Jo est divisé en deux catégories.

Ses congénères zombies, dont il évite le contact, faute de conversation intéressante. Leur principal sujet de préoccupation est de manger ou d’arracher son morceau de chair à un autre zombie en plein repas.

Les vivants, qui se divisent en 2 parties, chasseur et gibier,  dont la frontière n’est pas très nette et peut évoluer rapidement. Un vivant peut passer instantanément de l’une à l’autre, sans prévenir. Mais les deux ont le même goût, peut-être un peu plus relevé pour l’une des deux catégories, celle qui court mais qui a peur.

Le gibier suinte la peur à des kilomètres. Les animaux ont presque entièrement disparu, tandis que le gibier humain est de moins en moins nombreux à mesure qu’il se fait attraper par Jo ou un de ses congénères. Dans ce cas, le malheureux humain peut alors à son tour évoluer en deux sous-groupes : finir vraiment mort et dévoré, ou devenir à son tour un zombie. Tout dépend dans ce cas de ce qui reste du malheureux et de sa cervelle. Le gibier est en général facile à attraper, chacun des individus le composant se détachant tour à tour de la sécurité que leur apporte le nombre. Il suffit d’être patient.

Le chasseur quant à lui est à fuir absolument. Souvent se déplaçant en bandes, mais pratiquement exempts de peur, ces vivants traquent Jo et ses semblables mais fichent aussi la trouille au gibier, semant une confusion monstre. Ils sont capables de vous décapiter d’un coup de sabre, d’exploser le reste du contenu de votre boîte crânienne d’un coup de fusil, expédiant ce qui restait de votre âme, de l’essence de votre être, contenu dans le peu de matière cervicale que vous aviez sauvé jusque là, sur tous les murs des environs. Pour résumer, armé  et en bande le vivant est le chasseur, désarmé et seul, il est le gibier.

Jo se considère comme le seul membre d’une troisième catégorie à la frontière entre les autres : Lui-même.

Et puis, plus fort que tout, omniprésent, il y a ce besoin viscéral qui lui fait perdre toute lucidité, oublier tout le reste : LA FAIM.

D’ailleurs Jo en est là de sa réflexion qu’il se retrouve devant un spécimen de vivant lui aussi à cheval entre les genres. Il se rassure faussement derrière une batte de base-ball, mais il sue la peur. Et il est seul. Erreur.

Il est grand temps de passer à table…



Lectures

Quand le sang ne circule plus, les nuits sont fraîches, se dit Jo, en jetant du combustible dans le feu afin de le raviver. Il a trouvé refuge pour la nuit dans une vieille bibliothèque désaffectée inoccupée depuis longtemps. Quand il pénètre au centre de l‘énorme bâtiment encore garni d’immenses rayonnages de livres, meurt pourtant un petit feu de braises, preuve d’un récent passage de vivants. Chouette, si ça se trouve, c’est le gibier qui reviendra à lui. Quant à ses congénères, ils doivent être en chasse, il se pourrait qu’il en croise quelques-uns pendant la nuit. Mais pour l’instant il n’a pas faim. Il veut juste se protéger de ce froid qui l’envahit un peu plus chaque nuit depuis l’incident.

Sur l’âtre renaissant, il jette un par un de gros livres, aux couvertures ornées de symboles et de dessins qu’il ne comprend pas. Qu’il ne comprend plus. Il se revoit en train de manipuler ces objets, dans son autre vie, y trouver du plaisir. Il les ouvre et scrute intensément tous les minuscules caractères des pages du livre, comme dans ses souvenirs, sans pouvoir deviner le moindre usage, donner la moindre signification à ces gestes. Sans plus aucun sentiment.

Il se fournit dans le rayon fantastique. Shining, Ravage, 1984, La nuit des temps, Joyland, Sutures, Les Contes du Grand Veneur, les titres défilent dans ses mains, vides de sens, et vont rejoindre le brasier qui grossit, l’emplissant d’une douce chaleur. De temps en temps il en ouvre un au hasard, mais échoue à déchiffrer les idéogrammes tracés sur le papier. On s’occupe comme on peut en attendant la faim. Il essaye même d’en mâchouiller quelques pages mais l’opération s’avère sans aucun intérêt.

Il marque un temps d’arrêt sur Farenheit 451, en voyant les flammes peintes sur la couverture, puis finit par le jeter aussi dans les flammes, ainsi qu’un roman nommé Frankenstein dans son édition ancienne et un épais volume du Trône de fer.

Les nuits sont froides dans la mort.

Un bruit métallique, le son étouffé d’une voix dans le couloir de la bibliothèque. C’est certainement son prochain repas, qui vient se livrer à domicile. Ça tombe bien, sa faim revient. Infemmes et sangsuelles et Le démon des morts rejoignent le brasier et Jo s’avance dans la pénombre à la rencontre de son visiteur.

C’est que la culture, cela ne nourrit pas son homme.



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