La nuit chez Maupassant

J’aime la nuit avec passion. Je l’aime comme on aime son pays ou sa
maîtresse, d’un amour instinctif, profond, invincible. Je l’aime avec
tous mes sens, avec mes yeux qui la voient, avec mon odorat qui la
respire, avec mes oreilles qui en écoutent le silence, avec toute ma
chair que les ténèbres caressent. Les alouettes chantent dans le soleil,
dans l’air bleu, dans l’air chaud, dans l’air léger des matinées
claires. Le hibou fuit dans la nuit, tache noire qui passe à travers
l’espace noir, et, réjoui, grisé par la noire immensité, il pousse son
cri vibrant et sinistre.
Le jour me fatigue et m’ennuie. Il est brutal et bruyant. Je me lève
avec peine, je m’habille avec lassitude, je sors avec regret, et chaque
pas, chaque mouvement, chaque geste, chaque parole, chaque pensée me
fatigue comme si je soulevais un écrasant fardeau.
Mais quand le soleil baisse, une joie confuse, une joie de tout mon
corps m’envahit. Je m’éveille, je m’anime. A mesure que l’ombre grandit,
je me sens tout autre, plus jeune, plus fort, plus alerte, plus
heureux. Je la regarde s’épaissir la grande ombre douce tombée du ciel :
elle noie la ville, comme une onde insaisissable et impénétrable, elle
cache, efface, détruit les couleurs, les formes, étreint les maisons,
les êtres, les monuments de son imperceptible toucher.
Alors j’ai envie de crier de plaisir comme les chouettes, de courir
sur les toits comme les chats ; et un impétueux, un invincible désir
d’aimer s’allume dans mes veines.
Je vais, je marche, tantôt dans les faubourgs assombris, tantôt dans
les bois voisins de Paris, où j’entends rôder mes soeurs les bêtes et
mes frères les braconniers.

(Cauchemar – Texte publié dans Gil Blas du 14 juin 1887, puis publié dans le recueil Clair de lune (Édition Ollendorf, 1888).



Le dormeur du val

« C’ est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent, où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme ;
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille! Il a deux trous rouges au côté droit »

Arthur Rimbaud


Le dernier modèle – Emmanuelle Cart-Tanneur

Au début des années 50, une jeune provinciale décroche une place dans une école de comédie de la capitale. Afin de pouvoir  subvenir à ses besoins, elle trouve un travail auprès de Jurus, un mystérieux peintre en quête d’un modèle. Dans son atelier, elle remarque des toiles représentant toutes d’anciennes élèves de son école. Très vite, elle est troublée par les curieuses exigences de l’artiste.

On retrouve dans Le dernier modèle la peinture, thématique présente dans Le masque et le pinceau, une autre nouvelle d’Emmanuelle.  La trame est légèrement ressemblante et pourtant les deux histoires sont bien distinctes. On s’y délecte de la saveur des mots, que l’auteure distille une fois de plus avec efficacité et raffinement en un univers riche et coloré. On y sent surtout la caresse de sa plume légère nous titiller l’échine, y  faisant monter ce léger et délicat frisson de fantastique que, pour ma part, j’adore !

 Le dernier modèle - Emmanuelle Cart-Tanneur dans 5 - la bibliothèque du Vieufou le-dernier-modele

« … je faisais face à un colosse, dont la blouse bleue m’évoquait celle du Paysan de Cézanne mais dont le visage, aux petits yeux froids et enfoncés dans leurs orbites, semblait nettement moins avenant. Mangé par une barbe fournie, il paraissait sortir tout droit d’un conte de fées, ou plutôt de sorcières, dans lequel l’homme aurait tenu le rôle de l’ogre. Un tablier de grosse toile, maculé de traces de peinture, protégeait la blouse et donnait à mon hôte une allure de boucher surréaliste délaissant le billot sur lequel il aurait sacrifié des animaux fantasmagoriques au sang vert, jaune ou bleu.

L’appartement était jonché de déchets, bouteilles vides, reliefs de repas, pots, tubes et brosses, abandonnés au gré de leur utilisation par le maître des lieux. Quelques chevalets de tailles diverses émergeaient ça et là du capharnaüm,tels des blessés rescapés d’un carnage, encore debout au milieu d’un champ de victimes déchiquetées.

Jurus m’a un instant regardée observer les lieux, l’air amusé, puis m’a lancé, assez brusquement :

- On vous a précisé en quoi consiste votre rôle, je suppose ? »

Le dernier modèle, Emmanuelle Cart-Tanneur – JFE Editions

à noter l’originalité de cette collection, un auteur/ une nouvelle, à un prix très modique, et une taille très pratique (100×140) à emporter partout. 50 pages.



Acquis ai-je l’horreur…

Je suis curieux (et sans doute un peu anxieux) de savoir, parmi les millions de lecteurs de mon ancien blog (et de mes œuvres) lesquels m’ont suivi dans ce nouvel antre. Et aussi de savoir qui vous êtes. Donc j’ai créé cette page pour que vous puissiez vous y présenter (en quelques mots, je ne vous demanderai pas une bio plus longue que la mienne).
Profitez-en pour donner l’adresse de votre antre personnel, et pour y faire la réclame de votre actualité littéraire.

Qui veut commencer ?



L’art de la nouvelle

« Pour un écrivain, est-il exercice littéraire plus risqué que la nouvelle ? Le roman, même bref, est toujours assez long pour autoriser les fourvoiements qui aboutissent à une impasse, les louvoiements superflus, tel personnage mal campé mais que le reste de la distribution permet de tenir pour négligeable. L’auteur dispose devant lui d’un espace propice au rétablissement. Le nouvelliste est un acrobate qui travaille sans filet, un funambule franchissant les chutes du Niagara en équilibre précaire sur le fil tendu d’une rive à l’autre. Au moindre faux pas, c’est la chute. Tout se joue en quelques pages. Sur une si courte distance, il faut installer des personnages, leur donner une épaisseur, les mettre en situation et créer une tension, un suspense permettant d’amener sans tarder au dénouement qui, en principe, devra surprendre le lecteur, l’émouvoir ou le faire sourire. »

Gilles Perrault



L’héritage de Corto

Dix-huit ans après la mort d’Hugo Pratt, le créateur du célèbre Corto Maltese, ses héritiers se battent pour savoir ce que la Société qu’il a créée et qui gère ses droits en France et dans le monde a bien pu faire de cet héritage. Pourtant actionnaires de ladite Société, Silvina et Jonas Pratt n’ont jamais touché aucun revenu de celle-ci ni été consultés dans les décisions prises quant au merchandising, aux publications ou aux expositions, pas plus que des mises en vente de ses originaux. Ses oeuvres et ses biens matériels semblent avoir disparu au profit de collectionneurs anonymes.

L'héritage de Corto dans 3 - Imaginaciens - magiciens de l'imaginaire thumbnail

Silvina et son frère ont donc entamé des procédures et lancé un comité  de soutien, l’Association Les amis de Hugo Pratt, pour essayer de faire valoir leurs droits et de retrouver la trace de cet héritage



Au prix du papyrus

 

Mon frère se mit à dicter dans son meilleur style oratoire, celui qui tient les tribus suspendues à ses lèvres.

« Au commencement, dit-il, il y a exactement quinze milliards deux cents millions d’années, un grand boum se produisit et l’Univers…

Mais, je m’étais arrêté d’écrire.

« Il y a quinze milliards d’années ? m’écriai-je, incrédule.

– Et bien, oui. Tu sais que je suis inspiré.

– Je ne mets pas le fait que tu sois inspiré en doute ». (Il vaut mieux pas. Il a trois ans de moins que moi, mais je n’essaierais jamais de mettre son inspiration en doute. Personne d’autre non plus, car ça chaufferait drôlement.) « Mais as-tu l’intention de raconter l’histoire de la Création sur quinze milliards d’années ?

– Il le faut bien, répondit mon frère. C’est le temps que cela a pris. Tout est là-dedans », il se tapa le front, « et cela vient de la plus haute autorité ». Alors là, je posai mon stylet.

– « Sais-tu combien coûte le papyrus ? Lui demandai-je.

– Pardon ? (il est peut-être inspiré, mais j’ai souvent remarqué que l’inspiration ne couvre pas des sujets aussi sordides que le prix du papyrus.)

– Supposons que tu décrives les événements d’un million d’années sur chaque rouleau de papyrus. Il te faudrait quinze mille rouleaux. Tu devrais parler longtemps, et tu sais que tu te mets à bégayer au bout d’un moment. Il faudrait que j’écrive longtemps pour les remplir et mes doigts ne tiendraient pas le coup. Et même si nous pouvions nous offrir tout ce papyrus et si tu avais assez de voix et moi assez de force, qui accepterait d’en copier une telle quantité ? Nous devons assurer une centaine de copies avant d’être publiés, et sans cela, pas de droits d’auteur, hein ? »

Mon frère réfléchit un moment.

« Tu crois vraiment qu’il faut que je coupe ?

– Coupe, si tu veux toucher le public.

– Que penses-tu de cent ans ?

– Que penses-tu de six jours ?

– On ne peut pas résumer la création en six jours, s’écria-t-il, horrifié.

– C’est tout ce que j’ai comme papyrus. Alors, que décides-tu ?

– Oh ! Bon », dit-il. Et il se remit à dicter.

« Au commencement… Il faut vraiment que ce soit en six jours, Aaron ?

– En six jours, Moïse », répondis-je fermement.

Isaac Asimov

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Papa, comment tu fais pour inventer des histoires?

« - Papa, comment tu fais pour inventer des histoires ?
- Je n’invente rien, disait Ron. Il y a la machine. Je place des feuilles de papier, ici, comme ça… et puis je tape sur les touches. L’histoire est déjà dans la machine. Il suffit de taper d’une manière particulière sur les touches pour la faire venir. C’est ce que je sais faire ; taper sur les touches d’une certaine façon. »
Pigam ouvrait des yeux ronds, se demandant si Ron plaisantait ou non.
Et dans ces moments-là, Ron cherchait pareillement à savoir s’il plaisantait ou non…
Pierre Pelot – Le sommeil du chien

Papa, comment tu fais pour inventer des histoires? dans 5 - la bibliothèque du Vieufou 077_so10


Fanzilettre de l’imaginaire

Je voudrais vous rappeler l’existence d’une fanzilettre ayant trait aux genres de l’imaginaire:

L’orpheline aux yeux de feu follet
Fanzilettre fantastique traitant plus spécialement
de la figure du sorcier dans les arts. Nouvelles,
poèmes, dessins illustrent joliment le thème.
Avec les instructions pour allumer son chaudron.
9 numéros à ce jour
Réalisée par Julien Noël
http://noeljulien.blogspot.com/p/lorpheline-aux-yeux-de-feu-follet.html

* FANZILETTRE: fanzine à parution aléatoire d’une page recto-verso, imprimable à domicile,  téléchargeable et diffusable en PDF.



Départ

 

Les bateaux en partance pour Carthage
quittent le port avec à leur bords
des siècles de marchandises

Le son de leur sirènes se confond
avec celui des cloches de la petite cantine
où les fonctionnaires des douanes
et les employés des agences d’import-export
se côtoient autour de verres d’alcool salé

Bientôt je le sais il me faudra partir
et je porterai ce jour là des costumes violets en velours
avec dans les poches des blagues à tabac vides
et des souliers cousus de cuir marron
pour pouvoir marcher sur l’eau

(il y a un parfum rimbaldien dans ce poème de mon ami de toujours, Abooyusef, à retrouver ici) :

abooyusef « Emirsact



Emmanuelle Cart-Tanneur à Montrouge

(article du 19 juin 2013)
C’est avec un immense plaisir que je découvre cette bonne nouvelle :
Deux ans après votre serviteur, Emmanuelle Cart-Tanneur a obtenu le premier pris du concours de nouvelles de la ville de Montrouge, catégorie fantastique, pour sa nouvelle intitulée : Mélodie en sous-sol.
Une juste reconnaissance (de plus) de ses grands talents de conteuse !
Mille et une bises, Emma !
Décidément nos chemins littéraires n’arrêtent pas de se croiser !
Pardon de ne pas citer les autres lauréats, dont vous pourrez trouver la liste ici.
En plus des fleurs, je sens que tu vas avoir droit au champagne lors de notre prochaine rencontre !
Emmanuelle Cart-Tanneur à Montrouge dans 5 - la bibliothèque du Vieufou livret11


Plaisir coupable

Entrer chez le marchand de journaux en douce à une heure de relative affluence.
Surtout rester discret, me fondre dans la masse.
Me diriger vers le rayon idoine.
Fureter, l’air de rien.
Rester hors champ de la caméra de surveillance.
Faire mine de m’intéresser à un magazine de bagnoles.
Jeter un oeil furtif vers la caisse pour m’assurer que la caissière regarde ailleurs.
Saisir à la volée, enntre le dernier Closer et Veillée des chaumières, le numéro du magazine Nous Deux, celui avec les gagnants du concours de nouvelles.
Ne pas confondre avec Notre Temps.
Ne pas prendre l’exemplaire sous blister, avec le miroir en forme de coeur à l’intérieur, qui vaut quatre-vingt quinze centimes de plus que l’autre.
Vite le recouvrir de magazines pornographiques, dessus-dessous.
Le noyer dans la pile.
Hésiter.
Réaliser que je n’ai plus l’âge de lire les uns, et pas encore celui de lire l’autre…
Espérer que la caissière n’y prêtera pas attention.
Prendre la file à la suite des clients, me rappelant n’avoir pas ressenti un tel trouble depuis longtemps, quand je dissimulais mes premiers Fluide Glacial dans des numéros de Mickey parade pour rentrer en douce à la maison.
Regarder mes pieds ou le plafond d’un air dégagé.
Ne pas sifloter ni lacer mes chaussures, ce qui peut paraître suspect, surtout que je porte des sandales à velcros.
Rester le plus naturel possible malgré la moiteur des paumes, la transpiration et le début de tachycardie.
Passer à mon tour.
Prendre en plus un sachet de bonbons pour essayer de diluer l’achat répréhensible au milieu des autres.
Prier pour que la caissière ne demande pas à voix haute à sa collègue du fond du magasin:
_ Dis-donc Sylviane, Nous Deux, c’est quel code ?
Payer la pile de journaux.
Faire mine de ne pas m’apercevoir du regard amusé de la buraliste.
Ressortir  et vite jeter les magazines porno dans la première poubelle venue.
Ne garder que la première page de XXXXmag pour sauver les apparences.
Placer à l’intérieur le numéro de Nous deux si durement acquis.
Fantasmer le contenu.
Penser lire le magazine une fois rentré à la maison, en dépouillant le paquet de bonbons.
Afficher ostensiblement la couverture de XXXX dès que je croise un badaud.
Résister à l’envie de m’asseoir sur le trottoir pour attaquer ma lecture coupable sans attendre.
Comme c’est trop dur, temporiser : manger tous les bonbons avant d’arriver à la maison.
Souffler un grand coup en passant la porte.
Laisser mes pulsations cardiaques redescendre à la normale.
Freiner l’excitation qui me gagne.
M’assurer de n’être pas dérangé par les gosses. ça va, ils sont à l’école.
Fermer la maison à clé, résilier mon abonnement téléphonique, couper l’électricité pour ne pas être dérangé.
Jeter la couverture de XXXX mag dans la poubelle de papiers.
Me laisser tomber sur le canapé avec le magazine.
Aller tout de suite aux pages concernées.
M’étonner tout de même qu’il n’y ait pas de triple page au milieu du magazine…
Les temps ne sont plus ce qu’ils étaient, les plaisirs coupables non plus.
Déguster lentement les nouvelles d’Emmanuelle Cart-Tanneur, ma soeur de plume, vainqueur du concours catégorie nouvelle romantique (p.20)avec qui j’avais partagé un podium en 2011, et de Laurence Marconi, vainqueur catégorie nouvelle historique (p.50), très belle plume qui fréquente le même forum littéraire que moi.
Jouir des yeux, du cerveau, du coeur…
Me rappeler soudain que j’ai tenté en vain le concours en question il y a sept ans, ma nouvelle sans doute trop fantastique ayant déclenché des AVC cardio-pulmonaires du foie rénal chez les membres du comité de lecture du magazine…
Me dire que ça y est, je viens d’entrer malgré moi dans leur lectorat.
Arracher rageusement ce cheveu blanc qui vient d’apparaître sur l’une de mes tempes.
Me dire que pour ce faire, j’aurais dû acheter l’exemplaire du magazine avec le miroir-coeur…
Me dire qu’on ne m’y reprendra pas, à moins qu’un autre forumeur l’emporte l’an prochain.
Me dire que je n’entrerai jamais dans leur comité éditorial, avec mes textes bizarres.
Pleurer.
Relire les deux nouvelles gagnantes pour me consoler.


LA CONSCIENCE

LA CONSCIENCE dans 5 - la bibliothèque du Vieufou cab3_c10
Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Echevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva
Au bas d’une montagne en une grande plaine ;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d’haleine
Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. »
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l’ombre fixement.
« Je suis trop près », dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l’espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
Sans repos, sans sommeil; il atteignit la grève
Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
« Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. »
Et, comme il s’asseyait, il vit dans les cieux mornes
L’oeil à la même place au fond de l’horizon.
Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
« Cachez-moi ! » cria-t-il; et, le doigt sur la bouche,
Tous ses fils regardaient trembler l’aïeul farouche.
Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond :
« Etends de ce côté la toile de la tente. »
Et l’on développa la muraille flottante ;
Et, quand on l’eut fixée avec des poids de plomb :
« Vous ne voyez plus rien ? » dit Tsilla, l’enfant blond,
La fille de ses Fils, douce comme l’aurore ;
Et Caïn répondit : « je vois cet oeil encore ! »
Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
Cria : « je saurai bien construire une barrière. »
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
Et Caïn dit « Cet oeil me regarde toujours! »
Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours
Si terrible, que rien ne puisse approcher d’elle.
Bâtissons une ville avec sa citadelle,
Bâtissons une ville, et nous la fermerons. »
Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
Construisit une ville énorme et surhumaine.
Pendant qu’il travaillait, ses frères, dans la plaine,
Chassaient les fils d’Enos et les enfants de Seth ;
Et l’on crevait les yeux à quiconque passait ;
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
On lia chaque bloc avec des noeuds de fer,
Et la ville semblait une ville d’enfer ;
L’ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;
Ils donnèrent aux murs l’épaisseur des montagnes ;
Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d’entrer. »
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l’aïeul au centre en une tour de pierre ;
Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
L’oeil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit :  » Non, il est toujours là. »
Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’oeil était dans la tombe et regardait Caïn.

Ma grand-mère me récitait (elle le connaissait par coeur) ce poème de Victor Hugo
dans la pénombre de ma chambre, pour m’endormir.
Je ne peux pas dire que ça fonctionnait…

Tableau : Caïn, Fernand Cormon, 1880



De l’encre dans les gènes

(article paru sur mon ancien blog)

Ce livre commence dans un hall de gare et s’achève par un départ. Entre ces deux histoires, Emmanuelle nous invite à quelques voyages au cœur de son imaginaire, du silence des musées au tumulte des guerres, dépeignant des univers parfois fantastiques ou résolument réalistes, mais toujours terriblement justes d’émotion.

Les noms de ses personnages sont des histoires à eux seuls: Abel Pipot, Adrien Morteau… on se plaît à leur imaginer des destinées uniques, et on est surpris de découvrir celles que l’auteur leur forge.

Dans la première nouvelle, elle nous convie à un voyage fantastique en Littérature, et agrémente les longs trajets en train d’une bien surprenante façon. On en sort étourdi, charmé, ravi. Avec l’envie d’en reprendre quelques pages encore. Et c’est le piège ! après la deuxième histoire,on se prend à tendre l’oreille dans les lieux publics pour écouter les conversations et on ne va plus jamais au restaurant de la même façon. On enchaîne alors sans s’en apercevoir les dix-sept histoires, tantôt légères, tantôt graves, du recueil.
Plus loin, Emmanuelle conte avec poésie la nostalgie de cette enfance qui peut tout accomplir, quand on croyait encore qu’il suffisait de passer le pont.

On sent qu’elle a pour ses personnages une infinie tendresse, qu’elle évoque les sentiments qui les animent, leur lâcheté, la passion qui les consume ou les remords tardifs dont ils font preuve, elle dépeint avec justesse leur humanité.
On est ferré, accro et on ne peut s’arrêter qu’une fois le livre fini, une fois ce petit bout de chemin parcouru en compagnie de tous ces gens qu’on est heureux d’avoir rencontrés et triste de quitter.

Nul besoin de rappeler ici son talent et, pour ceux qui ont la chance de la connaître, sa gentillesse. Cette charmante personne a de l’encre dans les gènes…Tous ne seront donc pas étonnés de rencontrer, en tête de chaque nouvelle, une mention « texte lauréat à… primé à… »

à lire trop vite on finit le livre, et que reste-t-il après? l’envie de le relire en attendant le suivant…

On entre dans ce recueil avec le sourire et on en sort ému aux larmes, caressé par la belle plume d’une belle âme…

De l'encre dans les gènes dans 5 - la bibliothèque du Vieufou Couv_last_7x5_2



Ainsi va la vie – Emmanuelle Cart-Tanneur (pub)

Numeriklivres, une maison canadienne, vient de publier Ainsi va la vie, le recueil de nouvelles d’Emmanuelle Cart-Tanneur, Plume d’azur 2011.

Ainsi va la vie - Emmanuelle Cart-Tanneur (pub) dans 5 - la bibliothèque du Vieufou livret11

On le trouve disponible ici : page sur laquelle est proposé au téléchargement un « lot » incluant le fichier ePub (pour Readers (liseuses) ou tablettes (iPad…) + la version pour Kindle d’Amazon + une possibilité de lecture Web (streaming), le tout pour… 2.99 € Okay
Pour iPhone, iPad, ou iPod touch, on peut aussi aller chercher le fichier disponible sur l’iBookStore : (4.99 €) et pour le Kindle (la liseuse d’Amazon), sur le Kindle Store : (2.99 €)

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à défaut qu’elle puisse vous le dédicacer, vouus pouvez toujours venir lui dire ce que vous en avez pensé, ici ou sur son blog. Merci pour elle



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