Texte primé à Montrouge – 2011

Voici le texte qui a remporté le concours de nouvelles de Montrouge en 2011, dans la catégorie fantastique. Le jury était présidé par monsieur Jean Giraud, alias Moebius, disparu en mars de l’année suivante.

VIVRE ENFIN

À sept heures pile, Jason sursauta et ouvrit les paupières. Saleté de reconnexion ! Lors de son trop bref sommeil il avait oublié de mettre en veille son casque-E-cran 4D, qui afficha dès son réveil  :

07.00.00 – Connexion établie

Une fois son lit en position fauteuil, l’adolescent commanda en deux clics à l’E-Pharm une pilule réveil rapide tandis que sous sa visière à cristaux liquides, une douchette vaporisait dans ses yeux des gouttes de sérum physiologique. Hier vers onze heures du soir il avait avalé un cachet nuit blanche, contenant une dose massive de caféine, avant un difficile combat contre l’armée des Titans. Le dernier monstre vaincu, le spray sommeil accéléré qu’il avait inhalé à six heures était nécessaire mais à son réveil une heure plus tard il avait les idées encore floues.

Son organisme ne comprenait plus trop ce qu’on lui demandait, ce matin.

A sept heures cinq il répondit à l’E-docteur qui vérifiait tous les matins ses différents signes vitaux, que oui, il avait un peu abusé de ces trois sortes de médocs ces dernières semaines à cause d’un jeu important en cours, mais qu’il allait freiner sur les manettes. Et sur les cachetons…

L’E-doc lui prescrivit quand même une gélule d‘énergie, qui sortit aussitôt du distributeur situé à côté du  clavier.

Vers sept heures vingt il prit son petit-déjeuner avec son avatar, Jonas. Il n’aimait pas prendre ses pilules tout seul. De plus, aujourd’hui c’était son anniversaire et ses parents dormaient encore, à ce qu’il en voyait sur son casque-E-cran. Leurs avatars étaient rarement en phase avec le sien. L’E-prof de Vie appelait ça l’adolescence et selon lui c’était l’adolescent qui n’était pas raccord avec ses parents ni avec le monde autour, et ce n’était qu’un passage obligé qui ne durerait pas. Mais alors pourquoi était-ce lui qui se levait toujours le premier ? Vivement les vacances…

Jason afficha le tableau des scores de SeigneurChaos, son jeu 4D fétiche, où Jonas figurait maintenant en bonne place, accédant enfin au rang de Titan, puis repassa en accéléré les images des combats de la nuit et sa victoire contre Seigneur Mort.

Un an que Jason ne vivait que dans ce but.

À huit heures moins cinq il l’habilla à la hâte, le relookant en trois minutes de guerrier du Chaos en ado « normal » du vingt et unième siècle. Ça aurait été cool de suivre les cours avatarisé en Titan mais lui aurait valu sa place à l’E-cole. SeigneurJonas vivrait sa vie ce soir.

Il s’empêtra les doigts sur les touches, ce qui valut plusieurs chutes à son malheureux double virtuel qui enfilait son pantalon, un simple jean. Son score d’humeur descendit de deux niveaux mais ses points de vie ne varièrent pas.

Jason-Jonas goba une pilule concentration et ses yeux replongèrent dans l’E-cran.

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À huit heures cinq, dans l’E-chambre située juste à côté de celle de son fils, son casque-E-cran 4D relié à son cerveau par un court cordon USB grâce à la prise implantée dans sa nuque, Stéphane Lambert reçut l’habituel mail de son E-psy :

Tout va bien ce matin monsieur Lambert? Pas d’angoisses, de pensées sombres?

Lambert, réveillé depuis cinq minutes, pianota distraitement sur le clavier de son terminal :

Oui. Non.

Puis il valida l’envoi de la réponse. Son compte fut aussitôt crédité et une pilule bonne humeur sortit de son distributeur.

Bonne journée, monsieur.

Lambert, par choix de sa part, ne maîtrisait pas les rêves. Il préférait les laisser le guider où ils le désiraient, le plus souvent avec Jane et Jason, dans les lointaines réminiscences d’un passé perdu, plutôt qu’autoriser une molécule ou le contenu d’un fichier à décider du contenu de ses nuits. Ses rêves n »étaient jamais les mêmes et s’envolaient avec le matin. Et c’était bien comme cela.

À huit heures dix il envoya un mail à son fils :

Travaille bien. A ce soir. Papa.

À huit heures onze, de quelques rapides mouvements de souris accomplis des centaines de fois auparavant, il lavait, peignait et rasait son avatar, Stevan. Pour la réunion, il choisit en trois clics un costume bleu dans le fichier dressing.

À huit heures vingt le distributeur délivra son petit-déjeuner : une gélule de café sucré, un timbre de tartines beurrées, ainsi qu’un verre de cinq centilitres de jus d’oranges génétiquement modifiées. La  bouffée de satiété injectée dans ses narines le fit éternuer et il faillit renverser sa boisson.

À huit heures trente, il envoya un message à sa femme :

Mangez sans moi. Réunion importante. Bises.

Il était pressenti pour la place de directeur adjoint lors de la réunion d’aujourd’hui. Rossiter, son employeur, lui avait annoncé officieusement la semaine précédente qu’il était dans le tiercé de tête avec Merlin et Leroy.

Quelques secondes plus tard, il recevait la réponse :

Bonne journée, mon chéri. Tu vas l’avoir, ce poste !

Dans l’entrée de leur appartement virtuel, Joan, l’avatar de Jane, appliqua un baiser sur le front de son avatar de mari.

À neuf heures, après avoir avalé avec un verre d’eau une pilule de concentration, une autre d’éloquence, et s’être collé sur l’épaule un patch de charisme, Lambert se connecta sur le site de l’entreprise en mode réunion pour suivre le Conseil d’Administration d’@.com.

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Jason-Jonas avait E-cours de maths pendant deux heures sur pi.com. La leçon de ce matin portait sur le produit scalaire et son cerveau fut littéralement absorbé par le cours quand on en vint à la question de l’inégalité de Schwarz, pianotant plusieurs questions pertinentes et postant des commentaires qui firent remonter sa note d’un demi-point et se fixer sur lui l’attention de l’E-prof de maths. Ce petit était doué du haut de ses douze ans !

Suivit une heure de pause, le temps pour Jonas de disputer une partie de foot 4D avec ses contacts sportifs après avoir avalé une gélule de défoulement. Son E-quipe gagna trois à un, dont deux buts  de Jonas, et dix centimètres cube de fierté furent injectés dans son organisme par le cathéter fixé à son bras gauche.

Il prit un cachet anxiolytique avant l’horrible, obligatoire et interminable cours d’histoire contemporaine. Autrement dit les nouvelles du monde présentées en toute objectivité par le Gouvernement.

L’E-premier ministre, dans le costume bleu de la République, parla des émeutes qui sévissaient au-dehors, chez tous ces gens qui, n’ayant pas accès à la technologie informatique et médicale, se battaient comme des animaux pour des légumes ou des racines.

Il promit le nettoyage des rues de cette vermine, ainsi que le renforcement de la lutte contre les bandes organisées comme celle qui avait essayé de rentrer dans les fichiers de l’E-lysée, un commando de cyber-pirates dont le chef, âgé de neuf ans, était interrogé en ce moment même par une brigade antiterroriste spécialisée dans les mineurs commettant de tels actes.

Il loua enfin la sécurité et le confort dont le peuple des E-tours disposait grâce à l’E-chambre, la nourriture synthétique à profusion, et aux réponses immédiates à toutes leurs envies, tous leurs besoins, leurs douleurs, leurs angoisses.

Une légère décharge électrique secoua Jason-Jonas qui était en train de s’endormir. Une pilule éveil sortit du distributeur, et tandis qu’il l’avalait, une sonnerie annonça la fin des cours.

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Jane, assise dans l’E-chambre du couple, se réveilla doucement. La  pilule de sommeil prise la veille, après avoir choisi un conte érotique dans la fenêtre Rêves de son menu, l’avait parfaitement détendue. Tous les autres choix étaient possibles: épouvante, action, drame, comédie… C’était aussi simple que de se choisir un film 3D.

Elle s’assura que son fils était connecté sur le site du de l’E-cours de mathématiques puis commença sa matinée de labeur habituelle. En quelques clics apparut à la fenêtre du salon virtuel un paysage de bord de mer : une plage immense, bordée de cocotiers. Les écouteurs connectés directement à ses tympans lui murmurèrent flux et reflux, berçant ses oreilles d’une bienfaisante paix.

Elle avait rapidement habillé son avatar pour la corvée de ménage. Pas sexy mais pratique et pas salissant.

Le distributeur lui délivra une pilule tâches ménagères et son masque lui envoya une bouffée de  courage.

Joan encouragea  son mari qui partait travailler et l’embrassa sur le front. Puis elle enfila un tablier et s’occupa de la vaisselle sale qui traînait dans l’évier depuis la veille.

Ces hommes ! fit dire Jane à son clone virtuel par clavier interposé. Puis Joan passa l’aspirateur, récura à fond la salle de bains et fit une lessive des vêtements qui traînaient au sol.

Des machines se mirent à vrombir dans l’appartement.

Ensuite elle se mit en mode dépense, prit une capsule de bonne humeur et le numéro de la carte de son mari. Pendant une heure Jane-Joan fit ses E-courses. Objectifs : remplir le frigo, prévoir un gâteau et un jeu 4D pour l’anniversaire de Jonas, plus quelques habits et produits d’entretien divers.

Comme il lui restait un peu de temps avant le repas, elle fit un peu de shopping dans trois sites de mode, achetant au final une robe et un sac à main.

L’interface changea, passant de la dernière boutique où elle s’était trouvée à l’intérieur de sa cuisine virtuelle, où elle rangea les courses avant de passer dans la chambre pour réessayer sa robe. Elle la montrerait à Stevan quand celui-ci rentrerait du boulot. Entre temps…

En quelques clics, elle commanda un repas pour deux, puisque son cher mari ne rentrait encore pas à midi : timbre de lasagnes à la bolognaise, à laisser lentement fondre sous la langue, et gélule goût pêches. Un régal. Elle programma sa commande au distributeur pour midi trente.

Ensuite Joan retourna dans sa cuisine virtuelle, Jane absorba le contenu d’une ampoule cuisine et la remit au boulot. Les lasagnes n’allaient pas se faire toutes seules !

D’abord, lui faire émincer les oignons…

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La matinée de Lambert fut consacrée au bilan comptable des différents secteurs de la Société @.com, qui commercialisait, entre autres, la technologie @V@T@R.

Tous les chefs de projets et autres cadres pressentis pour le poste de directeur adjoint étaient présents à l’E-conférence : entre autres, Stevan reconnut Merlin, Juston, Leroy, N’Gana, Weston, ainsi que la toujours ravissante madame Yii. Un avatar que Lambert ne connaissait pas se tenait en retrait du big boss, Rossiter.

Le bilan comptable traîna en longueur, suscitant, comme à l’accoutumée, questions et polémiques, même s’il s’avérait très positif pour @.com.

Rossiter ne prit la parole qu’en fin de matinée :

-        Je tiens à saluer l’excellent travail de messieurs Leroy, Lambert et Merlin, grâce à qui le projet  @V@T@R n’aurait pu être développé, fabriqué en série, commercialisé et rencontrer le succès qu’on lui connaît depuis un an.

Il y eut une brève salve d’applaudissements parmi l’assistance virtuelle.

Lambert, la boule au ventre, attendit le mais. Il n’y en avait jamais d’ordinaire dans la bouche, dans la voix autoritaire et sûre d’elle de l’E-PDG d’@.com. Il n’y en eut pas cette fois-ci non plus mais Lambert prit quand même le plafond sur la tête. À midi vingt-neuf minutes cinquante-neuf secondes, Rossiter clôtura la première partie de la réunion par un vibrant :

-        Je voudrais maintenant vous présenter Nakashiro Nakashi, mon gendre. Il va occuper le poste de directeur adjoint.

Il y eut un bref silence étonné suivi d’une salve d’applaudissements. Lambert, Merlin et Leroy furent les derniers à appuyer sur la touche applaudir, perdant aussitôt un point de discipline. Mauvais, ça ! Lambert était sans voix. De quel chapeau il le sortait, ce Nakashi ?

-        Maintenant faisons un break et allons déjeuner. Nous réfléchirons mieux une fois le ventre plein. À tout à l’heure, messieurs.

Ce qui voulait clairement dire : Allez manger de votre côté, je n’ai plus besoin de vous.

Rossiter et Nakashi se déconnectèrent simultanément. Leurs avatars disparurent les premiers de la salle de réunion et leur statut afficha :

Parti déjeuner. Poursuite de la réunion à 13h00.

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Joan et Jonas mangèrent en tête à tête. Jane avait mis Joan en mode mathématiques pour pouvoir  comprendre le garçon qui lui racontait sa matinée, mais même avec son logiciel mis à jour elle avait du mal à le suivre dans ses déductions et ses raisonnements. Il allait à une telle vitesse !

Jane ne fut donc capable de faire dire à son double que des banalités à propos du repas virtuel. Jonas était lancé et n’y répondit pas, naviguant de vecteur en racine carrée sur les vagues exponentielles de flots algorythmiques.

Avec tout le mal qu’elle s’était donnée pour cuisiner !

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Lambert aurait bien tracé Rossiter et Nakashi mais, outre le fait que ça lui aurait coûté sa place,  impossible de savoir dans quel restaurant d’affaires virtuel se prolongeait la discussion. L’E-secrétaire de Rossiter ne voulut pas lâcher le morceau.

On l’écartait du projet.

Dans le premier E-snack venu, Stéphane commanda un pan bagnat, et un timbre rond et beige fut éjecté du distributeur. Le goût ne lui rappela que très vaguement son dernier « vrai » pan bagnat, mangé il y a plus d’un an. Mais c’était nutritif.

Cela faisait trois ans que Stevan avait conçu et développé, avec Merlin, Leroy et quelques autres, ce nouveau projet de système informatique révolutionnaire nommé @V@T@R.

Le principe en était simple : soignés et alimentés par la machine, les locataires ou les propriétaires d’une E-chambre pouvaient mener la vie virtuelle qu’ils voulaient, être la personne qu’ils désiraient pendant la moitié de leur durée de connexion, et fournir en contrepartie sept heures d’études journalières, pour les plus jeunes; les adultes, eux, travaillaient à divers emplois huit heures par jour, sauf le dimanche, pour l’E-tat.

L’an dernier, la commercialisation du produit phare de la marque, l’E-chambre, révolution informatique, avait mis fin à la criminalité d’une partie de la population, chacun restant chez soi, cloîtré dans son E-chambre, et assuré à ses clients une vie parfaite, qu’ils modulaient selon leurs désirs, à leur image ou non, par avatars interposés.

Mais le prix de ce Système en faisait un trésor accessible à peu de bourses et convoité par tous ceux de « l’extérieur » qui voulaient, à n’importe quel prix, même celui du sang, échapper à une vie de cauchemar. Une vie mêlant famine, misère et violence. Et accéder aux E-tours qui s’élevaient au-dessus de la ville, pour ne plus mourir de faim, de maladie ou égorgé et détroussé au coin d’une rue de la Cité crasseuse, rampante, livrée à elle-même. Quelques locataires de l’immeuble pouvaient donc selon les probabilités être eux-mêmes d’anciens détrousseurs, @.com ne vérifiant pas la provenance des fonds des clients de ses tours.

Dès leur mise sur le marché, la société avait fait livrer gratuitement à chaque membre de la famille de leurs principaux concepteurs une E-chambre, premier produit de la gamme, toujours en tête des ventes à ce jour. Stéphane et sa famille s’étaient donc connectés il y a un peu plus d’un an. Et leur vie avait changé. Radicalement.

Il fulminait. C’est comme ça que sa boîte le remerciait ? En nommant le gendre jusque-là inconnu de Rossiter à sa place ?

Il demanda à la serveuse virtuelle un timbre salade verte qu’il mit aussitôt à fondre sur sa langue, et une pipette de cinq centilitres de Bordeaux. Ça suffirait pour ce midi. Il n’avait de toute façon plus très faim, redoutant l’après-midi et ses surprises. Sentant la rage monter en lui, Stevan, pianotant frénétiquement sur son clavier, commanda trois boîtes de patches de calme. L’E-doc refusa de lui en délivrer plus d’une. Il décolla un patch qu’il appliqua  sur ses côtes en relief, au niveau du cœur.

Apaisé pour un temps, il se reconnecta à la réunion.

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Après le repas, Jonas retourna en E-classe pour son cours préféré : trois heures de physique/chimie.  Aujourd’hui c’était un exposé passionnant sur la trajectoire d’un électron dans un champ d’induction magnétique uniforme.

Il avait bien assimilé les cours sur la fission de l’atome, la fabrication de toxines, l’utilisation des venins et sur les mélanges d’acides divers. Tous ces cours étaient soigneusement rangés dans le dossier Favoris de son interface.

En une heure d’E-sport, Jonas augmenta de deux points ses caractéristiques en célérité et d’un point en force mais perdit un point en endurance. Pourtant, avec tout le mal qu’il se donnait chaque nuit avec son guerrier…

Ce soir, il le regagnerait.

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L’après-midi, Joan travaillait comme secrétaire virtuelle dans une E-clinique. Elle finissait souvent après l’heure du repas du soir et ne voyait réellement Stevan et Jonas que les week-ends, et encore, quand elle n’était pas d’astreinte. Ou avec Merlin. Leur relation durait depuis le début du projet @V@T@R.

Aujourd’hui, après la réunion de Merlin, ils s’étaient donné rendez-vous au bord d’un lac orangé, sur une des lunes de Saturne. Quelquefois cela se passait dans un sous-bois, dans le donjon d’un château, sur une plage de sable fin. Joan l’attendait cette fois dans un maillot de bain qui moulait adorablement ses petits seins. Quand il la rejoignit, il balança un: Ton cornard de mari n’a pas eu le poste… s’est  barré en colère avant la fin, ce crétin ! auquel elle répondit juste : on s’en fout ! Viens…

L’avatar enleva ses vêtements et s’allongea à côté du corps virtuel de Joan.

Jane frémit de plaisir.

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Rossiter annonça de sa voix forte, pour que ce soit bien entendu de tous les avatars présents :

-        Ce matin, monsieur Nakashi, Votre nouveau directeur adjoint, n’était là qu’en observateur mais pendant le repas nous avons pu élaborer des stratégies. En ces temps de crise il faut aborder autrement le management de notre entreprise. Il nous faut au poste de directeur adjoint avoir une vision plus large du business, une vision et une dynamique novatrices, ouvertes vers l’E-monde. Nakashi a cette vision. Il possède ces qualités. Malgré leurs compétences, Lambert, Merlin et Leroy… bla-bla-bla…

Tout se brouilla dans la tête de Stéphane-Stevan qui dut prendre deux pilules de self contrôle pour ne pas exploser en pleine réunion.

-        …mais je lui passe la parole, qu’il vous expose lui-même ses idées.

Nakashi se lança dans l’explication de la restructuration de la Société et du nouveau plan de relance et disserta pendant une demi-heure. Lambert n’en entendit pas un traître mot.

-        …et vous recevrez vos nouvelles responsabilités d’ici ce soir ainsi que la retranscription  PDF de ce que je viens d’exposer. Les éventuelles questions ou remarques peuvent m’être adressée sur ma boîte mail avant la fin de la semaine. La séance est levée.

À quinze heures exactement, Lambert fut proprement déconnecté du site de l’entreprise et se retrouva face à son poste de travail. Inquiet, il se reconnecta. Le portail d’@.com lui annonça d’entrée qu’il avait un message.

Monsieur Lambert, permettez-moi de vous féliciter de votre nouvelle affectation au poste de Responsable du secteur Archives d’@.com.

Nakashiro Nakashi.

Retournant sur le portail d’@.com, il s’aperçut qu’il n’avait désormais plus accès à la plupart des icônes de l’entreprise dont il se servait d’habitude,  c’est à dire presque toutes, à part l’E-cafétéria, les toilettes (où le temps passé était décompté du temps de travail), et les vestiaires hommes ! Ainsi que le Département Archives… son Département, maintenant.

Bonjour la promotion ! Une interface vétuste et des centaines de dossiers à classer, compresser, copier, effacer ou sortir sur commande. Pour enfoncer un peu plus le clou de l’humiliation, des pilules travail, patience et soumission lui seraient fournies gratuitement et à volonté par @.com pour cette nouvelle tâche.

L’arrière-plan de son nouveau poste de travail représentait une salle des archives bourrée de cartons, de dossiers en tas sur des étagères, de rangées de cahiers poussiéreux et d’un vieux bureau avec téléphone en bakélite noire. Son avatar avança dans ce fouillis, ouvrant par mégarde un dossier qui répandit son contenu sur le bureau.

Comble de tout, la pièce était éclairée par un néon et n’avait pas la moindre fenêtre, le plus petit soupirail. Et Lambert ne put même pas changer d’arrière-plan tellement son système d’exploitation était ancien.

Il tapota sur son clavier et deux pilules noires sortirent du distributeur. Il les avala et passa en mode colère. Vit rouge. Et laissa éclater sa fureur. D’un glissement de souris, il captura tous les dossiers, les mit en tas dans la corbeille et appuya sur vider la corbeille. L’E-cran  se vida, ne laissant que la corbeille, seule dans son coin, pleine à ras-bords.

L’ordinateur lui répondit :

Contenu trop volumineux pour être contenu dans la corbeille. Continuer la suppression ?

Stevan appuya alors sur Enter et la corbeille se vida complètement. Dossiers, sous-dossiers, fichiers, raccourcis, documents, images, programmes. Jusqu’aux maudits plans de l’E-chambre et aux milliers de pages du projet @V@T@R, qu’ils avaient, ses collègues et lui-même, patiemment rédigées, élaborées pour @.com pendant trois longues années.

Il effaça aussi tous les mails, mémos, contrats, factures.

Il n’y avait plus de département Archives. Plus de traces d’existence d’@.com avant cette minute.  Ça, ça allait foutre la merde !

Quittant le site de la boîte, il se connecta sur une E-pharm et commanda quatre pilules de désespoir. Le pharmacien virtuel lui expliqua que l’abus de ces médicaments pouvait provoquer chez certains patients fragiles des troubles secondaires. Le distributeur ne lui en délivra que trois, pour vingt-quatre heures d’effet. Stevan, de sa main libre, les posa sur sa tablette. Saisi d’une idée soudaine, il demanda alors quatre pilules de mélancolie et se heurta au même refus motivé du pharmacien à la voix synthétique. Trois gélules roses apparurent quand même dans le distributeur. Rigolo, ça ! Du rose pour la mélancolie ! Mais cela n’arriva pas à tirer un sourire de ses lèvres toujours scellées par la colère.

Il refit la manipulation avec des pilules d‘abattement, de morosité, de tristesse et de déprime. L’E-doc n’acceptait que les commandes de trois unités au maximum et ne criait pas à la surdose tant qu’elles n’étaient pas détectées dans l’organisme de Stéphane !

Quand il quitta le site de l’E-pharm, il avait sur sa tablette un tas d’une vingtaine de cachets différents, de toutes tailles et de toutes couleurs.

Stevan se connecta alors à un E-bar et commanda un triple whisky. Le distributeur fournit une fiole de trente centilitres d’un liquide ambré que Stéphane posa à côté des cachets d’une main parcheminée aux tremblements telluriques.

Il put utiliser la même méthode que dans l’E-pharm, mais cette fois-ci en changeant d’E-bar tous les trois verres, collectant ainsi cinq fioles, soit un litre et demi de whisky pur malt de synthèse.

Ensuite, il avala alcool et pilules et d’un clic, se mit en veille avant que l’E-doc ne puisse détecter une quelconque anomalie dans son métabolisme et envoyer des médicaments contrant les effets du mélange.

L’image sur son E-cran vacilla et s’éteignit.

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Joan toujours au travail, Stevan pas encore rentré de sa réunion, Jonas se commanda une pizza trois fromages, qui arriva comme d’habitude sous la forme d’un cachet rond, blanc et plat ayant l’apparence d’une hostie mais le goût demandé, et une valeur nutritive équivalente aux pizzas de l’ancien temps. Au début, sa mère lui envoyait juste un mail : Je rentre tard. Commande-toi une pizza. Mais depuis quelques temps elle affichait juste son statut Absent. Et le laissait gérer.

Il se mit ensuite à ses devoirs, qu’il expédia en vingt minutes, puis se reconnecta sur SeigneurChaos. Ce soir c’était son anniversaire. Son père lui offrirait peut-être l’extension !

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Lavage gastrique terminé. Signes vitaux fonctionnels. Reconnexion

Au troisième choc électrique envoyé par la machine, Stéphane Lambert se réveilla.

Il n’était pas mort, ce que la douleur irradiant son crâne et son ventre lui rappelèrent aussitôt. Il aurait dû, avec la dose de produits qu’il avait avalés et les quelques heures de sa déconnexion.

L’E-doc avait quand même perçu un changement de son rythme cardiaque et l’avait ranimé, mais autre chose s’était passé.

Sur sa visière, plus de fond d’E-cran. Plus de bureau. Plus de fichiers. Elle était redevenue simple visière de casque en plastique transparent, ordinaire. Il voyait à travers elle son E-cran mural, vide sinon le message en lettres vertes qui s’affichait puis s’éteignait. Il tâtonna sa nuque de sa main libre et fut rassuré de sentir la prise fichée dans son crâne.

Une surchauffe des circuits avait dû endommager le système. Pas étonnant vu le cocktail qu’il avait pris !  Légèrement anxieux, il tapa sur le clavier un bilan du système mais rien ne s’afficha. Ni sa demande, ni la réponse. Juste le dernier message qui clignotait toujours lentement.

Le câble relié au casque était intact, lui aussi, preuve de plus qu’il était encore vivant.

Vivant ? Ce n’était pas l’image que lui renvoyait son reflet dans la vitre de l’E-cran : Une chose maigre, parcheminée, plus ridée qu’un journal froissé, dont seuls les yeux, sous la visière du casque, possédaient encore l’éclat de la vie, le regardait avec effroi. Se regardait avec effroi.

Voit à quoi il ressemblait au bout d’un an de bonheur virtuel. Un corps sec, osseux, un regard  usé derrière la visière d’un casque bourré de technologie. Un alien débarquant sur Terre et tombant par hasard sur lui se serait cru chez des cousins.

Jane avait éteint son E-cran mural. Sa femme était allongée sur le fauteuil en position lit. Une robe trop ample pour elle, couvrait son corps jadis parfait, maintenant squelettique. Ses cheveux étaient presque tous blancs et formaient des paquets sur lesquels il distinguait des poux. Son alliance, devenue trop large, avait depuis longtemps glissé de son annulaire. Il la vit contre un mur de leur chambre, derrière leurs deux machines qui lui faisaient maintenant penser à ces anciennes chaises électriques avec lesquelles au siècle dernier on envoyait à la mort des tas d’innocents – et quelques  coupables – et les E-crans.

Il aperçut dans le reflet du casque de sa femme les images inversées de Joan faisant l’amour avec l’avatar d’un autre. Elle avait éteint son mur qui, sinon, aurait transmis les images en réseau aux autres postes de la maison. Derrière la visière de Jane, des yeux sans éclat le fixaient sans le voir.

Dans ses rêves à lui, il lui arrivait de faire l’amour. Pas son avatar. Lui. Pas avec cette chose parcheminée, racornie, momifiée qu’elle était devenue, qu’ils étaient devenus. Le ils d’avant tout ça : Le surdéveloppement des robots, puis l’E-contrôle et la médication de leurs vies, de leurs émotions, de leur libre-arbitre. Et c’est avec elle, le elle d’avant tout ça, pas avec l’avatar d’une autre, qu’il le faisait.

Stéphane aperçut une manette sur le bras de son fauteuil, du côté de sa main sanglée, qui n’existait pas dans le monde virtuel dans lequel il vivait depuis un an. Il défit ses sangles de sa main libre et actionna la manette, qui servait à faire avancer, tourner ou reculer son fauteuil. Après deux essais, il put sortir de son E-chambre pour se diriger vers celle de Jason.

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Une photographie dont les couleurs pâlissaient était scotchée sur un mur de l’E-chambre de Jason. Elle les représentait tous les trois, le jour de ses onze ans, quelques temps avant qu’@.com ne leur livre les machines. Stéphane avait emmené sa femme et leur fils manger des glaces au parc  et ils avaient demandé à un passant de les prendre en photo. Jason affichait un grand sourire gourmand, de la vanille du nez au menton, et Jane son air détendu. C’était avant les injections et les pilules détente et bonne humeur.

Maintenant, Jason, comme sa mère, ressemblait au fils de Ramsès et de Néfertari, les bandages en moins mais avec des électrodes fixées à divers endroits de son corps décharné le reliant au cerveau de l’ordinateur.

Sur l’E-cran comme sur le casque de l’adolescent, qui pianotait adroitement sur les touches de son clavier sans voir son père, se déroulaient les images d’une bataille entre deux êtres costauds d’aspect monstrueux, humanoïdes mais virtuels. Et l’un d’eux devait être son fils. Non. L’un d’eux était à l’intérieur de son fils.

Son clavier et sa visière étant toujours H.S. Stéphane posa sa main décharnée sur le bras de Jason qui sursauta à ce contact, le premier depuis longtemps.

En surimpression, un message s’afficha aux pieds des Titans en plein affrontement :

Stev… papa ?

-        Tu ne dors pas, fils ? arriva-t-il à articuler d’une voix faible, geignarde, aux cordes vocales atrophiées par une année passée sans produire un seul son.

Il lut à nouveau la réponse sur l’E-cran.

Non. Je n’y arrive plus.

-        Je sais. Moi non plus.

Lentement, il empoigna la manette du fauteuil de Jason et le fit pivoter vers lui.

Toujours aussi doucement, il remonta la visière du casque de son fils.

Une larme coula sur sa peau parcheminée. Ses yeux plongèrent dans les yeux de son père et s’y fixèrent. Ils ne s’étaient pas vus depuis une année mais semblaient chacun en avoir pris cinquante.  Même les cheveux filasse du garçon, qui dépassaient de sous son casque en touffes emmêlées, étaient grisonnants.

Ils restèrent ainsi un moment à s’observer, yeux brillants d’un père se reflétant dans ceux de son fils enfin retrouvé. Puis un nouveau message s’afficha sur l’E-cran. Les doigts de son fils avaient trottiné ces mots sur le clavier :

Je ne rêve plus non plus. Tu sais ? Comme… avant.

Moi non plus je ne fais plus rien comme avant, pensa Stéphane. En réalité je ne fais plus rien du tout.

La question suivante lui coûta la partie de son âme qui n’avait pas encore été bouffée par la Machine. Il ne la posa pas à voix haute mais la tapa sur le clavier de Jason.

Tu voudrais… à nouveau ?

Le regard angoissé du garçon passa comme un petit oiseau affolé de son père à l’E-cran mural qui diffusait en grand format les images du casque, à savoir un combat entre SeigneurJonas et un autre Titan plus puissant, puis à la photo de son anniversaire, il y avait un an tout juste. La photographie d’une famille normale, unie, bien vivante et bienveillante. De Sa famille. Les larmes ruisselèrent sur ses joues creuses.

Puis son regard effrayé détailla à nouveau son père, puis ses propres mains, dont il percevait os et tendons à travers la peau diaphane. L’une était posée sur sa moitié du clavier, bras sanglé sur celui du fauteuil, des aiguilles plantées dans la peau rugueuse de son poignet, de son coude, dans ses veines. Pendant que son père, usant de toutes ses maigres forces, le détachait, bataillant avec les liens de cuir, Jason leva son autre main à la hauteur de ses yeux rougis et contempla sa paume que traversait la lumière de l’E-cran mural, horrifié de ce qu’il voyait de lui-même.

-        Oui, parvint-il à dire dans un souffle.

Un aspirobot passa en silence entre leurs jambes, absorbé par son programme quotidien. Il fit consciencieusement le tour de la pièce, inhala quelques mouches mortes depuis la veille, s’accommoda en les évitant de la présence inhabituelle de deux fauteuils dans la chambre au lieu d’un seul, et regagna sa cache dans le mur.

Sur l’E-cran, Seigneur Jonas, le nouveau Titan, maintenant immobile, comme anesthésié, prenait sans même les parer une volée de coups de la part de son adversaire, un minotaure plus balèze que lui, connecté en mode furie. Ses points  de Résistance et ses points de Vie baissaient mais Jason ne le regardait plus. Ses yeux bleus étaient de nouveau vissés à ceux, vieux mais vivants, de son père, cherchant dans cette momie face à lui le souvenir de ce qu’il avait été, de ce qu’ils avaient été, ce qu’ils avaient vécu ensemble, avant… et ne le trouvant plus que dans ce regard.

-        Tu sais ce que ça signifie ?

Le garçon tapa sur le clavier :

Oui. Maintenant. Mon cadeau d’anniversaire.

Dormir longtemps. Toujours.

Vivre enfin…

-        Je suis désolé…

-        Pas ta faute, réussit à articuler le garçon dans un terrible effort. Tu m’as manqué…

-        Toi aussi. Bon anniversaire, mon fils…

Merci papa. Je t’aime.

Ce sera mon plus beau cadeau.

Dis à maman que je l’aime aussi.

-        Nous t’aimons tous les deux très fort. Je t’aime, Jason, dit-il dans un sanglot.

  Stéphane avait pris la tête de son fils dans ses propres mains racornies et s’était penché pour que leurs épaules se touchent en une accolade bienfaisante.

-        Bonne nuit,  Jason.

-        Bonne nuit papa, articula difficilement Jason dans un dernier souffle. Je t’aime.

-        Je t’aime, fils.

Lambert saisit la fiche plantée dans la nuque de son enfant et tira doucement. L’E-cran mural s’obscurcit aussitôt, les Titans disparurent comme s’ils n’avaient jamais existé, ce qui, en un sens, était vrai. Lentement, les yeux de Jason se fermèrent.

C’était fini.

@@@

Il était en larmes.

Oh, si, c’était sa faute. Il était l’inventeur de ce… cette machine, censée au départ apporter le bonheur à tous ! Et c’est ça que ce… truc faisait finalement aux gens ? Les transformant en morts-vivants à force de drogues, de nourriture artificielle, emprisonnant leur cerveau dans une cage virtuelle aux barreaux infranchissables, car forgés d’illusions ? Mon Dieu… Il eut profondément honte et sentit cette honte se changer en colère.

@.com lui avait caché les effets secondaires dévastateurs de cette invention depuis le début. C’est pour cela que lui, Merlin et les autres en avaient eu si facilement, et gratuitement, un exemplaire en cadeau dès sa commercialisation. Pour les mettre hors d’état de nuire. Dès qu’on était connecté, on ne pouvait plus faire marche arrière. On ne voulait plus.

Stéphane éteignit l’E-chambre de Jason, récupéra au mur la photo de sa famille, puis retourna dans l’E-chambre de leur couple. Il resta derrière le fauteuil de Jane, qu’elle avait converti en lit, rebrancha l’E-cran mural de sa femme et caressa distraitement sa longue chevelure, jadis rousse, maintenant d’une blancheur immaculée, en regardant les images bouger sans réellement les voir.

Jane-Joan était au beau milieu d’ébats torrides avec Merlin, son avatar de collègue, qui n’avait plus l’air du tout abattu de la nomination de Nakashi. Tout à l’heure, à son brusque réveil, Stéphane ne l’avait pas reconnu. Leur coït virtuel s’affichait, toujours inversé, sur la visière du casque de Jane. Stevan s’en était douté dès le début de leur aventure, juste à la nouvelle manière qu’avait Merlin, beaucoup plus sexy que l’avatar de Stéphane, de la regarder. Combien de fois aurait-il pu ainsi les suivre, surprendre son collaborateur dans les bras de Joan pendant l’année qui venait de s’écouler ? Pendant ces trois dernières années ?

Il regarda l’E-cran avec dégoût jusque au bout, puis débrancha brutalement sa femme, la coupant de Joan pour l’éternité, juste avant qu’elle n’atteigne l’orgasme.

Pendant qu’elle mourait, une larme glissant le long de sa pommette desséchée, il lui murmura à l’oreille:

-        Jason t’aime.

Son cœur cessa de battre définitivement, son torse squelettique aux seins atrophiés de se soulever, ses yeux morts contemplant au plafond de l’E-chambre double, qu’ils partageaient depuis un an sans plus se voir, un E-cran tout aussi mort. Charitablement, de ses mains ridées, il souleva la visière de son casque, éteinte elle aussi, ferma les paupières de sa femme et éteignit sa machine.

@@@

Il contempla une dernière fois dans le reflet de son E-cran, où le message clignotait toujours, son visage hagard et triste, sa peau racornie, parcheminée, comme celle de sa femme, et de son fils. Il se focalisa alors sur le rectangle représentant tout ce qui restait de sa vie.

Quand il se débrancha, les yeux fixés sur la photo de son bonheur détruit, certains des derniers mots de son fils résonnèrent comme un écho dans son esprit :

Vivre enfin…



6 commentaires

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